Une Dernière Chance : Regard empathique sur les réfugiés GLBT

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Sans que Paul-Émile d’Entremont ou Zaki, l’un des cinq réfugiés qu’il a suivis, se soient consultés, le même mot est revenu lors de leurs entrevues : empathie, ou la capacité intuitive de se mettre à la place de quelqu’un d’autre pour le comprendre. Une qualité que le réalisateur reconnaît modestement : « Cela fait partie de ma personnalité, dit-il. J’essaye toujours en tout cas de réaliser les films que j’aimerais voir ».

Sans pathos, mais non sans émotion, non sans suspens (ce qui est rare dans ce genre cinématographique), le documentaire suit le chemin tortueux de cinq GLBT vers le sésame : la reconnaissance du statut de réfugié, espoir d’un avenir plus serein. Ils pourraient être votre collègue de bureau ou magasiner aux mêmes endroits que vous et pourtant, on ignore le plus souvent quelles difficultés ils ont traversées.

Démystifier la figure du « réfugié illégitime »

Qu’on ne s’y trompe pas : Une Dernière Chance n’est pas un pamphlet contre la politique de restriction de l’immigration menée par le gouvernement conservateur actuel. Pour Paul-Émile, ce projet reste un « film activiste […] non pas didactique, mais pédagogique », avec l’idée de transformer le regard de la société en lui montrant ce que les demandeurs d’asile vivent.

Au début de son entreprise, il y a plus de six ans, alors que Stephen Harper allait devenir premier ministre, il a fait la connaissance du sort d’un égyptien, jeté en prison en raison de son homosexualité : Zaki. Il y voit l’occasion de se pencher sur la situation de ses frères et sœurs GLBT dans le monde. Mais peut-être, songe-t-il, il y a également un réveil de son «inconscient » et de la tragédie qu’ont connue ses ancêtres acadiens, forcés de quitter leurs terres lors du Grand Dérangement de 1755.

Aujourd’hui, la situation s’est aggravée pour les demandeurs d’asile et les nouveaux immigrés, avant le renforcement des règles et des procédures. « Le gouvernement est en train de fermer la porte et cela n’est pas bon pour les réfugiés, estime le réalisateur. Je donne une autre vision de celle des bogus refugee qu’il véhicule ». Paul-Émile d’Entremont rappelle également cet aspect sur lequel les organismes communautaires alertent : « ce n’est pas parce qu’un pays est jugé sûr, ou même démocratique, qu’il n’est pas homophobe ou respecte les droits des femmes ». C’est le cas par exemple de la Jamaïque, dont est originaire Trudi, qui veut fuir ses oppresseurs.

 Le dilemme de la visibilité

Les difficultés administratives ne datent pourtant pas d’aujourd’hui. Les experts juridiques interrogés dans le documentaire le reconnaissent aisément : bien que le Canada soit un pays où la tradition d’asile est forte et où les réfugiés sont bien protégés, il peut être très difficile de franchir les obstacles pour y parvenir. Avec des situations parfois absurdement tragiques comme celle de Zaki, forcé de retourner dans un commissariat de police pour y chercher un extrait de casier judiciaire ; ce qui lui a valu encore quelques heures de garde à vue supplémentaires. 

Autre situation potentiellement problématique : le demandeur doit prouver que son homosexualité le met en danger de mort. Or, c’est précisément cette menace, pour soi comme pour ses proches, qui justifie la discrétion des personnes concernées. La police, loin de constituer une force de protection, est même le plus souvent « la cause des problèmes », explique Zaki. Et si la mère de Trudi, accepte avec courage de témoigner face à la caméra malgré les menaces qu’elles encourent, Carlos lui ne peut se permettre de trop médiatiser son cas, par crainte de mettre en danger la vie de son fils, resté au Mexique.

Des messages d’espoir

Une Dernière Chance nous permet également de saisir l’importance du soutien de la communauté, signe que le demandeur d’asile est bien intégré, ou de témoigner son soutien à ceux qui sont exclus ou opprimés. Zaki est arrêté en 2002 par plusieurs policiers là où il devait retrouver un autre homme avec lequel ils avaient convenu d’un rendez-vous sur Internet. On est quelques mois après l’affaire du « Queen Boat », boîte de nuit gaie flottante amarrée dans le port du Caire, où 52 hommes ont été arrêtés.

Les mots qu’ils se sont échangés constituent autant d’aveux de culpabilité. La police entend médiatiser l’affaire, pour montrer qu’elle sait utiliser les moyens modernes de communication, explique a posteriori Zaki. La justice veut, elle, prouver son rôle de garant moral de la société. Son procès durera quinze minutes à peine. Verdict : trois années de prison et trois années de probation, la peine maximale.

Des messages de soutien, Zaki en recevait jusqu’à 200 par mois, en grande partie de Montréal, où Amnistie International possède des bureaux. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle il a choisi d’y immigrer, très vite après sa libération et bien que parlant à peine français. « Beaucoup de Canadiens ne comprennent pas, se désole-t-il. Ils voient les réfugiés comme des enfants gâtés, qui bénéficient de services gratuits. Or ce n’est pas vrai, la vie est difficile, traumatisante. Certains risquent leur vie pour pouvoir en changer ».

Ce choix de laisser une part de son histoire derrière soi, c’est leur dernière chance. C’est aussi ce choix douloureux qu’a fait Jennifer, une transsexuelle libanaise en conflit avec sa famille, que Paul-Émile d’Entremont déclare « admirer » : « Son idée fixe, c’était de quitter le Liban, devenir une femme, devenir libre, avec peu de moyens. Mais elle ne veut pas s’apitoyer sur son sort ». Pas plus que Zaki, qui espère que sa parole et celle des autres témoins aideront les spectateurs à jeter un autre regard sur ceux qui « veulent reconstruire ici leur vie avec du monde qui les accepte. »

Le réalisateur, Paul-Émile d’Entremont, ainsi que quelques-uns des protagonistes du film seront présents le 1er décembre lors d’une projection à la Grande Bibliothèque de Montréal. Une Dernière Chance sera disponible en ligne gratuitement sur le site de l’ONF du 7 au 9 décembre. Le 10 décembre, Journée internationale des droits de l’homme, le documentaire sera téléchargeable en vidéo à la demande sur le portail iTunes ainsi que le site de l’ONF.

Une dernière chance, de Paul-Émile d’Entremont, jeudi 22 novembre à 19h au cinéma du Parc.

Bande-annonce

Image-nation.org onf.ca/une-derniere-chance

Photos par Charles Gagnon (ONF)