UN CINTRE ET UNE IMPORTANTE LEÇON

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En me promenant dans mon quartier la fin de semaine dernière, mon regard a été attiré par une boite de carton abandonnée sur un terrain vague d’où sortaient différents effets. Mon réflexe de récupérateur et recycleur invétéré m’a incité à aller voir ce qu’elle contenait. Essentiellement, des dizaines de cintres, la plupart en plastique. “Ça tombe bien, je me suis dit, j’en manque.” En m’approchant, j’ai aperçu dans le lot un cintre métallique tricoté. Du coup, j’ai été transporté cinquante ans en arrière. Je me suis rappelé cette levée de fonds en 6e année où nous avions tricoté des cintres identiques pour ramasser des fonds et permettre à tous les élèves de la classe de participer à notre classe-neige. Et surtout il m’est revenu à l’esprit cette riche leçon que j’ai apprise cette année-là et qui a été le début d’une prise de conscience qui allait marquer ma vie. En marge de cette activité, notre prof, un jeune enseignant avant-gardiste, Daniel Huot, en nous demandant de ramasser pour cette activité des cintres en métal inutilisés que nous allions tricoter, de ces cintres qui accompagnaient toujours les vêtements revenant du nettoyage à l’époque, nous avait expliqué les vertus du recyclage et de la récupération. Un chiffre avait frappé mon imagination d’enfant: “Si tous les êtres humains consommaient comme nous, les Nord-américains, il nous faudrait trois planètes.” Nous avait-il expliqué. Éduqué dans un esprit humaniste de justice sociale, cette iniquité m’est dès lors apparue insupportable. Je n’ai pas eu besoin d’être convaincu davantage de la vertu de la récupération et du recyclage. Et la surconsommation rampante de notre société m’est toujours apparue insoutenable. Arrivé à l’âge adulte, on n’a pas eu besoin de me prier pour participer au recyclage et à la récupération quand peu à peu cette pratique s’est installée. Je m’étais aussi improvisé depuis la puberté à composter et c’est une pratique que j’ai intégrée sans problème avant même qu’on la généralise. La nécessité de penser globalement s’est d’autant plus imposé en m’engageant en solidarité internationale à travers mon implication dans le mouvement étudiant. Découvrir les luttes des peuples pour se décoloniser, mettre fin au pillage de leurs ressources par quelques puissances qui les siphonnent pour alimenter la surconsommation dans quelques pays capitalistes avancés, a renforcé cette conscience globale. Et cette conviction que notre surconsommation et notre gaspillage des ressources nous mènent dans un cul-de-sac.
À l’époque de ce début de prise de conscience environnementale au tournant des années 1970, au moment où le mouvement écologiste était balbutiant, on commençait à ressentir les premiers effets des changements climatiques. Ces premiers hivers où les épisodes de pluie fréquents gâchaient la glace des patinoires extérieures au grand dam de mes frères aînés. Déjà, on blâmait la pollution pour cet état de choses. À l’époque, il était courant de parler des écologistes comme de pelleteux de nuages granos. Pour endormir la conscience de la majorité, les propagandistes de la croissance à tout prix avaient créé le mirage de la société des loisirs à l’aube du XXIe siècle où on ne travaillerait pratiquement plus. Pour soutenir la croissance de la population à l’infini, on nous disait que les océans étaient des garde-mangers sans limites qui allaient permettre à toute l’humanité de se nourrir.
Puis les catastrophes se sont succédés les unes après les autres: la pollution de l’air, l’empoisonnement des eaux, les pluies acides, les trous dans la couche d’ozone, les accidents nucléaires, les marées noires, le saccage des océans, les continents de plastique. Et la réalité implacable des changements climatiques. Les lendemains du mirage déchantent et ne reste plus aux propagandistes de la croissance économique tous azimuts que le déni de la catastrophe environnementale de la société de surconsommation où on voue un culte au profit à court terme, au jetable après usage et au gaspillage. Toutes les mesures environnementales minimalistes prises depuis 50 ans, sont bien souvent des coups d’épée dans l’eau avec la logique de mondialisation néolibérale où on envoie à l’autre bout du monde ces matières que nous avons patiemment triées pour être recyclées, pour qu’elles soient récupérées dans les pires conditions à l’abri de nos normes environnementales, sinon simplement larguées en mer ou incinérées. Aujourd’hui ce n’est plus 3, mais 4 ou 5 planètes qu’il nous faudrait si tous les humains consommaient comme les Nord-américains. Et on nous chante encore l’illusion d’une “relance verte” de la croissance économique, le nouveau mirage. Comme s’il fallait encore à rajouter. Comme si la destruction des écosystèmes pouvait encore se poursuivre. Comme si le pillage et le gaspillage des ressources devaient continuer.
En cette journée de la Terre, je voulais rendre hommage à mon prof de 6e année et à toutes ces enseignantes, enseignants et activistes qui éveillent les esprits des jeunes et moins jeunes. Leur dire merci de nous ouvrir les yeux. Il suffit parfois de quelques mots, de quelques phrases pour amorcer une prise de conscience. Plusieurs élèves ont certainement oublié la leçon, d’autres comme moi l’auront retenue et intégrée. C’est ce travail d’éducation patient qui change peu à peu les mentalités et nous amène à agir pour protéger notre environnement. Inutile de dire que je me suis chargé de réutiliser ces cintres et en nettoyer le terrain. Comme cette leçon apprise très jeune m’a amené à m’impliquer pour protéger et embellir notre environnement, et à militer pour un partage équitable des ressources et des fruits du travail.