Tomboy : enjeux de rôle

Par  |  Aucun commentaire

tomboy céline Sciamma : entrevue sur le genre et l'identité

Tomboy est votre deuxième film abordant le genre, qu’aimez-vous dans cette problématique ?

Intimement, ça me touche. Politiquement, ça m’intéresse. Et pour ce qui est de la fiction, c’est un terrain très riche. La question de l’identité permet vraiment des récits sur la question du mensonge, de la double vie. J’aime ça parce que ce sont des récits de spectacle. Je ne sais pas comment c’est, au Québec, les questions de genre, mais ici on a le sentiment qu’on est en train d’arpenter un terrain un peu neuf. Pour un metteur en scène, c’est grisant de pouvoir se dire qu’on est en train de tourner des scènes qui n’ont jamais été tournées. Donc, j’aime bien le caractère inédit de l’histoire.

Quelle est la mentalité en France sur la question des genres ?

Il n’y a pas de pensée très développée, comme dans les pays anglo-saxons ou même dans d’autres pays d’Europe, comme l’Espagne. Du coup, il y a une vraie pression de genre sur les enfants. Bon, je ne pense pas que ce soit juste en France, mais moi, qui ai grandi dans les années 80, j’ai constaté, en faisant la distribution, qu’une petite fille avec les cheveux courts ça n’existait plus aujourd’hui. Quand je m’occupais des costumes pour le film, j’allais chez H&M pour acheter des vêtements un peu neutres pour une fille, et j’ai découvert que ça ne se trouvait pas.

Pensez-vous malgré tout qu’il est plus facile pour les filles de se travestir ?

Je ne sais pas, mais au moins ce travestissement leur donne plus de liberté. Si un garçon devient une fille, il s’achète de la fragilité, de l’isolement social. Mais une fille qui joue au garçon, elle rejoint l’équipe des forts. Le film raconte ça aussi, les rituels et la pression de la virilité.

Vous avez dit avoir tenté de rester dans le « comment », au lieu du « pourquoi ». Il est vrai que le film n’explique pas les motifs de Laure, ni son orientation sexuelle. Est-ce que c’est l’affaire des adultes de vouloir tout comprendre et tout expliquer ?

C’était une façon d’être juste, en tant qu’adulte, et de ne pas être dans le pourquoi. Laure est dans l’expérience, elle n’est pas dans la psychologie et l’analyse d’elle-même, elle saisit l’occasion et elle la vit. Il y a un effet boule de neige, parce qu’elle s’enferme dans son mensonge et que cela comporte de plus en plus de conséquences, mais elle n’est pas en permanence dans la pensée de ce qu’elle fait.

Vous avez parlé plus tôt du politique : mettre en scène des enfants vous permet-il d’avoir un discours que vous ne pourriez pas tenir avec des adultes ?

L’enfance nous autorise à avoir cette parole universelle qui fait que nous nous connectons à la situation plutôt que de l’observer de façon extérieure. Ici, on est dans une chose très pure, où tout le monde peut se projeter, parce que nous avons tous joué à être quelqu’un d’autre. Tout le monde connaît les enfants et leurs vies imaginaires : ça permet de créer du lien avec le spectateur. Le film touche les gens parce qu’ils s’identifient et éprouvent de l’empathie pour l’enfant. Ils condamnent le geste des adultes, alors qu’eux-mêmes le sont et n’auraient peut-être pas réagi si bien dans la vie. Pour moi, ça c’est politique, parce que ça crée de l’affection et du lien autour de cette problématique. Chacun y retrouve une part de son histoire.

Le film Tomboy est en salle au Québec depuis le 8 juin.

Article paru sur le site Entre Elles le 8 juin

Crédit photo : courtoisie de Métropole Films.