Réjean Thomas: le Sida, 30 ans après

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Réjean Thomas Actuel Sida

RG. Seriez-vous d’accord pour dire que notre société vit une transformation concernant les enjeux du VIH/Sida?

Réjean Thomas. On voit les derniers chiffres de l’ONUSIDA qui indiquent que la pandémie est relativement stable. C’est le cas au Canada depuis 2004 (même si le taux reste élevé). Tous ces messages-là forment une espèce de confusion qui rend très difficiles les messages de prévention. On parle même d’éradiquer le sida dans 10, 20, 30, 40 ans, ce qui est une bonne nouvelle, mais est-ce que ça sera vraiment fait ? Est-ce qu’on va y mettre l’investissement ? L’autre transformation très importante concerne le dépistage et le traitement. L’Onu montre que les pays augmentant l’accessibilité à la trithérapie voient les taux d’infection diminuer. Ce n’est pas nécessairement à cause des changements de comportements sexuels : ça montre plutôt que les traitements sont efficaces à réduire la transmission.

RG. L’Actuel a toujours publié des études et des déclarations montrant que le traitement diminue le taux d’infection en diminuant la charge virale des personnes séropositives pour rendre le virus moins contagieux…

R.T. Effectivement, on est un des rares organismes à se prononcer sur ce sujet, encore très sensible, c’est-à-dire encourager les gens à se faire dépister et traiter plus tôt. Ceux qui veulent vivre une vie normale n’ont pas à attendre que leur système immunitaire soit à terre pour commencer un traitement. Mais le plus important reste qu’au Québec, entre 20 et 30% des personnes séropositives ne le savent pas. Il s’agit d’un gros problème engendré par la stigmatisation sociale et la criminalisation. Or, ces 25% de personnes infectées sont responsables de 50% des nouvelles infections.

RG. À propos des campagnes de prévention, que pensez-vous de la vidéo très dure de Une Vie, montrée lors du Festival Image + Nation et produite par Bristol Meyers Squibb (un bailleur de fonds de la Fondation l’Actuel)? Les initiatives basées sur la peur fonctionnent-elles?

R.T. Cette campagne de 2008 visait peut-être les personnes qui se sentent moins à risque. Le projet « Je me fais tester » est en collaboration avec Une Vie (Bristol Meyers Squibb) pour avoir accès au test de VIH rapide. On n’a pas de données précises pour savoir quel genre de campagne marche ou pas. Ce qui est efficace, ce sont l’éducation et des campagnes organisées régulièrement, ce qu’on n’a pas. Ce n’est pas parce qu’on parle du Sida lors de la Journée mondiale que ça va diminuer…

Quand on voit les pays pauvres où il y a le plus de cas de Sida mais où le taux d’infection baisse, on sait que ce n’est pas lié à des campagnes mais à l’accessibilité aux soins et à l’information. Ce qui marche le plus c’est de dépister et de traiter, ce n’est pas de faire des campagnes. La prévention a une efficacité peut-être de 25%, la circoncision de 55% (dans certains pays en Afrique, ça protège les hommes), traiter les gens contre le VIH réduit les risques d’au moins 96%. Moi, je crois plus à une éducation sexuelle à long terme qu’à une campagne, et, encore une fois, c’est ce qui manque ! Il n’y en a plus depuis 2003, on voit que les jeunes aujourd’hui ont très peu de connaissances.

RG. Est-ce que vous appuyez la pression mise sur le gouvernement Charest pour rétablir un programme d’éducation sexuelle dans les écoles ?

R.T. J’ai collaboré avec des groupes syndicaux et des organismes de femmes pour appuyer ça. La réintroduction du programme est supposée être effective l’an prochain. Ce n’est pas un cours, une fois par an, qui va avoir des effets sur la prévention… Ce que j’ai entendu en tout cas, c’est que la nouvelle ministre de l’Éducation Line Beauchamp était ouverte à un changement.

RG. Le VIH/Sida est toujours un grand enjeu pour la communauté gaie ?

R.T. Le Sida a été mis dans une bulle, on n’en parle plus, même dans le milieu homosexuel. On évoque souvent l’homophobie, le suicide chez les jeunes, l’homoparentalité, etc. Toute cette lutte qui a été pendant des années la principale cause du milieu gaie a quelque peu disparu. Aujourd’hui, on pense que le VIH touche tout le monde de façon égale, mais c’est faux. 60 et 65% des nouveaux cas d’infection sont des hommes gais ou bisexuels, jeunes et moins jeunes, ça c’est une peu triste. Au Québec, on estime que 15% des hommes gais et bisexuels sont séropositifs. Nous ici, à la clinique, c’est même plus que ça. Le principal problème de santé pour les homosexuels demeure le VIH/Sida. Le problème c’est qu’il n’y a pas assez de ressources psychosociales pour les gens séronégatifs qui se situent à un niveau de risque élevé.

Crédits photo: Damian Siqueiros.