Réal Ménard ou la politique militante

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En replongeant dans les archives de RG, le nom de Réal Ménard y apparait d’abord comme député bloquiste de Hochelaga-Maisonneuve. Quand on le lui rappelle, il nous gratifie au passage d’un petit compliment. « RG a peut-être été l’un des premiers magazines à ne pas être qu’un magazine de divertissement. Il a porté des débats, à une époque où l’histoire s’accélérait ».

Il contribue à faire connaître la sienne en 1993 lorsque, à 31 ans, il est élu pour son premier mandat de député fédéral sous la bannière du Bloc. « Je suis arrivé dans la vie publique au moment où les militants étaient très engagés dans la modification des dispositions sur les crimes haineux, afin que molester un gai soit un facteur aggravant», explique-t-il.

« Défendre sa communauté »

Son homosexualité est alors connue de son entourage, mais son équipe de campagne lui déconseille d’en parler. « Non pas que je risquais de ne pas être élu, mais cela aurait créé un enjeu artificiel », rappelle-t-il aujourd’hui, alors que la campagne électorale de l’époque, qui fait finalement du Bloc Québécois l’opposition officielle, est centrée sur les questions nationales.

Sa sortie du placard est finalement le résultat d’un choix personnel et d’une fenêtre d’opportunité offerte malgré elle par la députée libérale de Nouvelle-Écosse, la « très croyante » Roseann Skoke. « Elle avait tenu des propos assez offensants. Je suis intervenu pour les dénoncer, indique-t-il. À la sortie de la Chambre, à l’occasion du scrum, j’ai dit devant les journalistes : “ Je défends une communauté à laquelle j’appartiens ”. Ces paroles m’ont fait sortir du placard. »

À l’époque, c’est un « événement » : Réal Ménard n’est que le deuxième, après le néo-démocrate Svend Robinson (Colombie-Britannique), à se dire ouvertement gai. À l’entendre, il n’y aura jamais de prix à payer pour cela : « La preuve en est, j’ai été réélu six fois », même s’il admet lors de l’entrevue avoir été traité de « maudite tapette » dans la rue. Mais il bénéficie alors du soutien de sa communauté à Hochelaga-Maisonneuve, ainsi que des principaux ténors du Bloc, dont Gilles Duceppe, qui, en tant que représentant du Village, est « évidemment très sensible et solidaire sur ces questions-là ».

De la fin des discriminations à l’égalité des droits

Après la bataille pour modifier la loi canadienne des droits de la personne et y inclure l’orientation sexuelle comme motif ne pouvant faire l’objet d’une discrimination, s’ouvre le long cycle de la conjugalité. Le monde politique a eu un rôle décisif, mais pas précurseur. « S’il n’y avait pas eu de contestation judiciaire, est-ce que les gouvernements auraient bougé ? », se demande Réal Ménard.

Porte-parole du Bloc sur ces questions, ce dernier n’est pas seul dans ce combat. En plus des cours de justice, les « meilleurs alliés objectifs », se forme un « caucus rose non institutionnalisé », composé de députés hétérosympas, gais ou lesbiennes, bloquistes, libéraux et néo-démocrates.

La conclusion de ce combat légitime sera l’égalité des couples gais devant le mariage, donné en 2005 par le gouvernement libéral de Paul Martin. « Mais il faut voir d’où l’on est parti ! », commente Réal Ménard. Car dix ans plus tôt, seule la ministre libérale Sheila Copps et 50 autres parlementaires – dont Lucien Bouchard – votent en faveur de la motion du député bloquiste visant à reconnaître les conjoints de fait. « Exceptionnellement, le gouvernement libéral a appelé à un vote le lundi matin : on voulait le cacher, ne pas trop le médiatiser », se souvient-il.

L’autre enjeu durant cette période est la lutte contre le Sida, à laquelle il est l’un des quelques parlementaires à s’intéresser. C’est l’époque où le virus, toujours mortel malgré les trithérapies, se trouve très présent dans l’actualité. Résultat : « On a obtenu du Parlement canadien une politique intégrée avec des fonds dédiés de plusieurs millions de dollars sur cinq ans. ».

Du Village à Internet

La vie publique le tient à distance du Village, même s’il dit avoir « le goût d’y retourner ». Il cite, parmi ses lieux fétiches (aujourd’hui disparus) le Kalifornia, le Garage ou la Traque « pour la musique disco ».

Réal Ménard demeure convaincu que le quartier gai de Montréal « a sa raison d’être », pour des raisons qui étaient encore plus valables auparavant. « Quand on voulait rencontrer des gens, cruiser, il fallait aller dans le Village, relate-t-il. Il me semble que les jeunes que je côtoie aujourd’hui ont moins ce sentiment d’appartenance à un lieu précis. Ils se créent plutôt des lieux de rencontre à travers l’Internet et les réseaux sociaux. »

Ce « filtre technologique » n’a pas simplifié les rencontres pour autant, selon lui. « Même si on a eu des bons moments de solidarité, si la communauté a bataillé pour faire reculer les préjugés, je suis convaincu qu’individuellement, il y a encore beaucoup de gens qui vivent la solitude. La communauté gaie a aussi cédé à la dictature de l’image qui exclut ceux qui ne correspondent pas aux canons de beauté ».

Si les élus ouvertement gais sont désormais plus nombreux au Parlement fédéral et au Québec, certains préfèrent ne pas le dire. Mais grâce à l’égalité des droits « on comprend qu’un élu homosexuel peut avoir des valeurs fortes sur la famille ». Il constate cette évolution également dans la société. Habilité à célébrer des mariages, il en a célébré huit depuis son élection à la mairie d’arrondissement. La moitié concernait des couples gais.

Crédits photo : Bérenger Zyla.