Quand les grands hommes sortent du placard

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Le livre «les Amours masculines de nos grands hommes» vient de paraître. Écrit par l’historien Michel Larivière, il révèle l’homosexualité de personnages célèbres, en fouillant leurs lettres et leur vie. Sa démarche est pertinente.

Comme le souligne le journaliste Quentin Girard dans le journal français Le Monde, l’Histoire est politique. Et la manière de la raconter est souvent subjective. Qu’elle soit rédigée par les vainqueurs ou les perdants, elle sert souvent un propos ou une certaine vision du monde, même si les versions se veulent les plus honnêtes possible. Dans les Amours masculines de nos grands hommes, publié chez La Musardine, Michel Larivière dresse le portrait d’une soixantaine de personnes célèbres à travers le prisme de leur homosexualité ou bisexualité. D’Alexandre le Grand à Maurice Béjart, en passant par Gustave Flaubert et Guillaume III d’Orange, il corrige une certaine falsification de l’Histoire à cause de la censure moraliste chrétienne. «A la mort de Michel-Ange, tous ses poèmes composés pour son amant Tommaso Cavialerie sont tronqués, l’orthographe masculine est féminisée pour faire croire que le poète s’adresse à une femme», écrit Michel Larivière. Pour l’auteur, qui a publié de nombreux ouvrages sur l’homosexualité dans l’art et la littérature, «on ne peut comprendre et apprécier les chefs-d’œuvre de ces génies si on oublie qu’ils ne couchaient pas seulement sur la toile leurs modèles apprentis ou compagnons… mais également dans leur lit».

Malheureusement, explique-t-il, «cette censure s’exerce encore à l’université et dans les musées», fustigeant aussi qu’à l’école, «on refuse d’accepter et d’enseigner qu’un homme a été influencé par l’amour qu’il portait à quelqu’un de son sexe».

Najat Vallaud-Belkacem, dans un entretien au magazine Têtu,avait également regretté «qu’aujourd’hui, ces manuels s’obstinent à passer sous silence l’orientation LGBT [lesbienne, gay, bi et trans] de certains personnages historiques ou auteurs, même quand elle explique une grande partie de leur œuvre, comme Rimbaud». Elle avait annoncé sa volonté que les manuels scolaires soient «passés en revue». Ces déclarations avaient suscité une petite polémique et n’avaient pas été suivies d’effets. Et avec l’ambiance homphobe actuelle en France, on doute bien que le sujet reviendra bientôt à l’ordre du jour.

Michel Larivière défend l’idée que l’homosexualité ne relève pas que de l’intime. «En Histoire, tout se tient, pense-t-il, les inclinations sentimentales, importantes dans le comportement d’un simple individu, sont à plus fortes raisons déterminantes chez un personnage qui possède une responsabilité politique ou une influence artistique.» Ses portraits de Louis XIII, Théodore Géricault ou Honoré de Balzac s’appuient sur des textes historiques, d’autres études bibliographiques ou des lettres et documents qu’il est allé chercher dans différentes archives.

«Toutes les citations que je rapporte sont authentiques. Si mon interprétation des faits peut être mise en doute par un historien, en revanche, je le défie d’avancer d’autres témoignages qui prouvent le contraire», avance-t-il. Là est tout l’enjeu. Rarement un homme célèbre a écrit noir sur blanc qu’il était homosexuel ou bi. Il faut pour cela s’appuyer sur des correspondances feutrées et interpréter les lettres plus ou moins enflammées. Le message que Alfred Le Poittevin écrit à Flaubert est assez évocateur : «Je t’embrasse le priape en te socratisant. Je viendrai te voir sans faute vers une heure. Bandes-tu ?»

Ou Flaubert lui-même parlant à Louis Bouilhet, un autre ami, de ses aventures au Caire, en Egypte, avec de jeunes hommes qui massent et sucent : «Tu me demandes si j’ai consommé l’œuvre des bains. Oui, sur un jeune gaillard gravé de la petite vérole qui avait un énorme turban qui m’a fait rire. Je recommencerai.»

Ce combat, pour révéler ce qu’il considère être des pratiques homosexuelles ou bi des hommes célèbres, Michel Larivière ne le mène pas que dans ses ouvrages, mais aussi sur Internet. Sur Wikipédia, on peut voir son nom apparaître dans plusieurs discussions, avec peu de succès car ses sources ne sont pas jugées suffisamment pertinentes pour l’encyclopédie en ligne. Par ailleurs Michel Larivière affirme être désormais interdit de séjour en Turquie après avoir évoqué la sexualité du dirigeant Atatürk dans un de ses ouvrages.

Les débats sont récurrents et, pour l’observateur extérieur, difficiles à trancher. On a parfois l’impression que Michel Larivière tombe parfois dans les mêmes travers que les historiens qu’ils critiquent en interprétant tous les textes dans un sens favorable à ses thèses. Pour Goethe, il cite en introduction un extrait des Epigrammes vénitiennes de l’écrivain allemand, qu’il traduit par : «C’est vrai que j’ai fait aussi l’amour avec les garçons, mais je leur préférais les filles, car quand elles me lassaient en tant que fille, je pouvais m’en servir en tant que garçon.» Alors que l’on pourrait plutôt traduire par: «J’ai bien aimé aussi les garçons, mais je préfère les filles, quand elle m’a rassasié en tant que jeune fille, je l’utilise alors comme un jeune homme», ce qui n’est pas tout à fait pareil, mais cela reste très ambigu. Cependant, un journaliste allemand, Karl Hugo Pruys, a publié un livre où il défendait la même idée. S’appuyant sur sa correspondance, il estimait que Goethe avait été «fondamentalement incompris» et que «des milliers de biographies et études sur lui vont devoir être réécrites». Que nenni à l’époque pour Werner Keller, l’un des principaux spécialistes de l’écrivain : «C’était un siècle d’amitiés enthousiastes entre hommes. Les mots d’amour dans les lettres de Goethe exprimaient un sentiment d’amitié chaleureux, passionné. Pas une attirance homosexuelle.»

Les vérités se comprennent donc comme la société veut bien les prendre. Pourtant, il faudrait se décider à accepter ce qui existe ou a existé comme une vérité fondamentale de notre Histoire humaine.

Les Amours masculines de nos grands hommes, aux éditions La Musardine.