Quand le capitalisme menace la démocratie

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Le premier mai a ramené ce qui est en train de devenir une tradition, la répression aveugle des manifestations jugées un peu trop contestataires aux yeux de la police, une répression qui s’exerce bien souvent jusqu’au cœur du Village comme on en a été témoins lors du printemps érable. Cette fois-ci, la cavalerie avait même été mobilisée pour réprimer la manifestation anticapitaliste qui devait partir du parc des Faubourgs aux confins du quartier et les interventions se sont poursuivies jusque dans les rues résidentielles du Village. On connait le résultat : plus de 130 arrestations et quatre blessés chez les manifestants.
Ce déploiement pour une manifestation encore pacifique rassemblant quelques centaines de personnes est tout un contraste avec le manque d’effectifs proclamé quand il s’agit de défendre les personnes LGBT contre la violence homophobe. Tout un contraste aussi avec l’annonce quelques jours plus tôt que le fameux règlement P-6 invoqué pour cette répression ne serait pas appliqué en cas de manifestation spontanée dans le cadre des finales de la Coupe Stanley… Comme si ces débordements n’avaient pas causé infiniment plus de grabuge que la plupart des manifestations antigouvernementales du printemps érable.

La répression politique

Alors pourquoi un tel déploiement? Il semble bien que la seule raison est la nature même de la manifestation, son caractère anticapitaliste, le défi qu’elle représente à l’ordre établi. Et pourtant. Cette réflexion n’est-elle pas entièrement légitime dans un cadre démocratique? Le mouvement des indignés dans la foulée de la crise du néolibéralisme amorcée avec la crise financière de 2008, a démontré la pertinence de remettre en question le modèle économique qui est à la base de notre société. Ceci n’a rien en soi d ’antidémocratique, bien au contraire.

Un débat politique nécessaire

Une des contributions positives de Québec Solidaire au débat politique au Québec a été de poser il y a quelques années la question ‘Comment réaliser la démocratie économique?’, une question qui est largement taboue alors qu’après la crise des régimes communistes tout questionnement du modèle capitaliste semble exclu. Et pourtant c’est une question fondamentale pour une société qui se veut démocratique. Pouvons-nous continuer avec un modèle économique qui ne favorise qu’un pourcent de la population qui concentre entre ses mains tous les principaux leviers économiques? À quoi rime la démocratie quand quelques entreprises monopolisent les médias d’information, contrôlent tout le crédit, tous les principaux secteurs d’activités et peuvent même, nous le voyons tous les jours à la Commission Charbonneau, soudoyer les gouvernements et maintenir en place leurs amis en contournant les lois censées démocratiser la vie politique grâce à la corruption.
S’opposer au système capitaliste en place loin d’être une menace à la démocratie, est au contraire au centre du combat démocratique. Remettre tout le pouvoir économique entre les mains des seuls détenteurs du capital, voilà la plus grande menace à la démocratie. Cela entraine un renversement des valeurs où le capital se présente faussement comme la source de toute richesse, poussant l’absurdité jusqu’à transformer en ‘capital humain’ la force de travail qui est en fait la première et seule source de création de la richesse. Dire ceci, ce n’est pas d’être un vilain communiste, c’est être un démocrate conséquent. J’espère qu’on ne soupçonnera pas Abraham Lincoln d’avoir été un dangereux communiste et pourtant il affirmait « le travail précède le capital. Le capital est seulement le fruit du travail et il n’aurait jamais pu exister si le monde du travail n’avait tout d’abord existé. Le travail est supérieur au capital et mérite donc une plus grande considération (…). Dans la situation actuelle, c’est le capital qui détient tout le pouvoir et il faut renverser ce déséquilibre ».

Abraham Lincoln
Quand on comprend à l’instar d’Abraham Lincoln le capital comme le fruit du travail et qu’on accorde au travail une plus grande considération qu’au capital, il faut se poser la question de la démocratisation de notre vie économique au moment où la concentration des richesses entre quelques mains menace l’espace démocratique conquis au fil des siècles. On l’a vu au Québec depuis des décennies avec la place disproportionnée prise par quelques puissants comme Paul Desmarais qui pouvait largement décider qui méritait d’être en poste à Québec ou à Ottawa et utiliser notamment leurs empires médiatiques pour favoriser ses protégés.

Un débat aussi subversif que la démocratie

Ce débat est éminemment subversif parce qu’il remet en question un autre système de privilèges mis en place pour remplacer le système féodal que les révolutions démocratiques du XVIIIe et XIXe siècle ont renversé. En fait, dans le cadre du combat démocratique, ce qui apparait de plus en plus clairement, c’est que loin d’être la base solide de la démocratie comme il s’est présenté dans la lutte contre les dictatures communistes, le capitalisme est une grande menace à la démocratie. Pour l’historien que je suis, le capitalisme n’est rien d’autre qu’un compromis boiteux qui a permis de sortir du féodalisme tout en transformant les anciennes fortunes des aristocrates en capital, une base qui apparaissait plus démocratique que le lien du sang comme base du pouvoir. Mais une base qui a montré ses limites et qui a perverti la base même de notre société en accordant tout le respect au capital et bien peu au travail.
Plusieurs idéologies anticapitalistes ont fait l’erreur de croire que c’est l’entreprise ‘privée’ en soi qui est la source du problème et ont préconisé de grandes révolutions politiques pour nationaliser toute propriété privée des moyens de production et l’instauration d’un pouvoir despotique pour y parvenir. Comme communauté, nous savons que la nationalisation tout azimut n’est pas la solution. Aurions-nous pu apparaître comme communauté dans quelque société que ce soit si toutes les entreprises avaient été nationalisées, s’il n’y avait eu aucune possibilité indispensable dans une démocratie de lancer une entreprise indépendante de l’État? Y aurait-il eu, y a-t-il déjà eu des bars, des médias GLBT dans les sociétés dites communistes? Des entreprises sans lesquelles nous serions encore aujourd’hui dans le placard.
En comprenant bien que c’est le rapport entre le capital et le travail qu’il faut changer, nous pouvons résoudre ce problème de la démocratie dans notre société qui repose avant tout dans la répartition de la propriété du capital et des bénéfices du travail. Rien ne justifie dans une société vraiment démocratique que seuls les détenteurs du capital s’approprient les bénéfices du travail de tous et s’arrogent le droit d’être les seuls propriétaires de l’entreprise comme si c’était seulement leur capital qui avait créé la richesse.
Ce débat ne doit pas être réprimé. Il doit pouvoir se faire sans intimidation. Il en va de l’avenir même de la démocratie. Le réprimer ne l’empêchera pas  de grandir. Les forces policières et les autorités qui les commandent, auraient dû apprendre comme pour les émeutes qui ont suivi la descente au Stonewall Inn à New York en 1969 que la répression ne pourra jamais faire taire un mouvement démocratique qui frappe à la porte. Critiquer les fondements du capitalisme est aujourd’hui dans notre société un aussi grand tabou que la diversité sexuelle il y a cinquante ans. C’est un tabou qu’il faut aussi briser.
André Gagnon