Préserver « la couleur homosexuelle » du Village

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RG. Quels sont vos premiers souvenirs du Village ?

Denis Brossard. J’étais terrorisé ! Mon ami Jean m’avait amené au Max. C’était au milieu des années 1980, j’avais 25 ans, j’en paraissais 18 à peine : plutôt petit, pas de barbe… Je rentre dans ce bar, tout le monde a une moustache, une tuque et l’air d’avoir 40 ans. Pour moi, 40 ans, c’était la fin du monde (rire) ! Rentrer dans un univers 100 % masculin et un peu cuir, ce n’était pas de l’excitation mais « ce n’est pas mon monde ». Après, j’ai exploré par moi-même et découvert mes intérêts.

RG. Vous avez dû mesurer l’évolution du Village depuis lors…

D.B. Au moment où je la vivais, l’évolution du Village m’importait peu car j’étais un consommateur. Je sortais au Maximum, au Sky, on s’en allait au K.O.X., au Playground… La vie du Village s’est beaucoup articulée autour de la vie nocturne. Les gens sortent beaucoup moins qu’à mon époque. Aujourd’hui, à part le Unity en capacité légale, il existe des petits clubs. La vie de nuit s’est transformée. Pour que le Village demeure vivant, il s’est orienté vers une qualité de vie de jour. Je pense que c’est une évolution intéressante.

L’autre élément est que le Village est beaucoup moins un ghetto qu’il l’a été. L’été, on voit les touristes du Festival de Jazz, des Francos, de Juste pour Rire, les familles en poussette venir voir le Village et y manger… Tout en préservant notre caractère unique ! Il ne s’agit pas de remettre en question le Village, on ne remet pas en question la Petite Italie ou le coin des Portugais ! Le Village est intéressant par sa couleur ; sa couleur est homosexuelle.

RG. Dans l’histoire mouvementée du Village, on retient aussi les descentes de police. Comment les aviez-vous vécues ?

D.B. Je n’ai pas subi cela, mais c’est évident qu’il y a eu une évolution significative des rapports entre la police et la clientèle GLBT. Il y avait autant d’homophobie chez les policiers que dans la population en général, la différence est qu’eux étaient dans une relation de pouvoir. Mais les commandants des postes 21 et 22 ont travaillé à former les policiers.

À l’époque du Katakombes, une grande erreur a été faite :  le lendemain de la descente [en février 1994, ndlr.], le club aurait dû être plein à craquer pour dire « fuck you ». Mais on a tendance à laisser le terrain quand une chose est déplaisante, plutôt que de se confronter et dire « Ici, c’est le Village gai de Montréal, ce n’est pas moi qui ne suis pas à ma place ».

RG. Que pourrait-on encore ajouter au Village ?

D.B. Peut-être ce qui est de l’ordre des services. Par exemple les boutiques de vêtements : on n’a pas encore atteint notre pleine capacité d’offre. On est absolument bien desservi en gîtes, en bed & breakfast… En restaurants également, mais il y a place pour plus d’innovation.

À la SDC, on peut travailler à amener des chaînes, mais je suis plus un tenant des petites boutiques. Quand tu entres dans l’engrenage des grandes marques, les propriétaires augmentent les loyers. Sur la rue Sainte-Catherine, on reste avec des loyers relativement bas, ce qui permet une diversité.

RG. L’une des choses dont on dit qu’elle manque, c’est un centre communautaire…

 D.B. Ah ! C’est clair que de pouvoir avoir, au cœur du Village, un centre communautaire, ça serait vraiment un plus, parce que ça regroupe toutes les forces vives dans les domaines social et politique, des gens qui se battent pour permettre à du monde comme les SDC de créer des événements. Aires Libres ne pouvait pas arriver avant tout ce chemin sur les droits  et libertés des LGBT.

Je pense que les Villages gais un peu partout ont un centre communautaire assez solide, intégré au quartier et c’est clair que ça manque. Mais c’est difficile de rassembler tout le monde.

Crédit photo : Antoine Aubert.