Plus riches, les gais ? Déconstruction d’un mythe

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Plus riches, les gais ?

L’évaluation économétrique des chercheurs français Thierry Laurent et Ferhat Mihoubi met en lumière la discrimination salariale subie par les homosexuels sur le marché du travail français. Elle indique que dans le secteur privé les hommes gais gagnent 6,5 % de moins que leurs homologues hétérosexuels. Cette différence est toutefois de 5,5 % dans le secteur public, malgré une organisation censée assurer un traitement plus égalitaire. En revanche, l’écart de rémunération est légèrement favorable aux lesbiennes (+ 2 %) par rapport à leurs collègues hétérosexuelles.
Les deux universitaires ont choisi d’utiliser les données de l’Institut national de la statistique et des études économiques, publiées de 1996 à 2007, concernant les ménages composés de deux adultes de même sexe et déclarant « entretenir des relations d’amitié » (l’orientation sexuelle n’étant pas relevée dans les statistiques).
Les chercheurs ont eu recours à une série de filtres (exclusion des étudiants, des personnes les plus jeunes, etc.) afin d’éviter le maximum de biais pouvant fausser les résultats. L’échantillon final compte 904 personnes appartenant à un couple de même sexe, dont 788 salariés.

Normes sociales et écart salarial

À travail égal, plus les sujets sont diplômés et occupent des postes de responsabilités, plus se creuse l’écart salarial entre les hommes gais et leurs collègues (l’écart est de 10 % pour les emplois qualifiés, tandis qu’il n’est pas significatif pour les emplois peu qualifiés).
Les postes de responsabilités exigent souvent que la personne soit exposée au public et qu’elle fasse beaucoup de travail de représentation, ce qui explique en grande partie cette différence. En effet, les homosexuels affrontent un dilemme récurrent : dévoiler à leur entourage professionnel leur orientation sexuelle ou la garder secrète pour se conformer aux normes. L’étude suggère aussi le fait que l’ancienneté au sein d’une entreprise rend d’autant plus difficile la décision de choisir entre dévoilement et secret.

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Un plafond de verre

Dans leur étude, Laurent et Mihoubi indiquent qu’à l’embauche il n’existe pas d’écart de salaire entre gais et hétérosexuels. C’est avec les années que l’écart salarial s’installe et même qu’il s’accentue, entraînant une progression professionnelle moins rapide chez les gais que chez les hétérosexuels.
À l’exemple de ce que l’on peut observer chez les femmes, il existerait un plafond de verre qui freinerait l’évolution des carrières. À ce sujet, les auteurs de l’étude évoquent la « prime au mariage », une surprime de salaire évaluée à ± 4 % et que l’on accorde aux hommes mariés. Une telle marque de valorisation du modèle de vie hétérosexuel monogame écarte ceux qui ne s’y conforment pas.

Problème pire au Canada

Les résultats de l’étude française sont toutefois moins prononcés que ceux obtenus par le chercheur Christopher S. Carpenter, dans son article Sexual orientation, work and income in Canada, publié en 2008 dans le Canadian Journal of Economics. Cette étude révèle que le revenu personnel des gais canadiens est de 12 % inférieur à celui de leurs vis-à-vis hétérosexuels, tandis que celui des lesbiennes canadiennes est de 15 % plus élevé que celui des femmes hétérosexuelles.
Le chercheur du Paul Merage School of Business de l’Université Irvine de Californie a agrégé les données de l’Enquête sur la santé dans les collectivités canadiennes de 2003 et 2005, dans lesquelles on posait de façon directe la question de l’orientation sexuelle. Les recherches ont ainsi porté sur un échantillon de plus de 1 600 gais et lesbiennes s’étant identifiés comme tels.
Cependant, l’universitaire nuance les résultats de son étude en soulignant que l’on peut expliquer certaines différences salariales par des éléments de participation au monde du travail (les lesbiennes travaillent plus que les hétérosexuelles) et d’intensité (les gais travaillent moins d’heures que les hétérosexuels).
Des études similaires menées aux États-Unis et au Royaume-Uni confirment ces mécanismes discriminatoires propres à l’homophobie sur le marché du travail. Elles ont encore démontré un revenu personnel plus faible chez les hommes gais que chez leurs vis-à-vis hétérosexuels, tandis que celui des lesbiennes est plus élevé que celui des femmes hétérosexuelles.

Déconstruction d’un mythe

Pour Gilles Bon-Maury, président d’Homosexualités et Socialisme (une association française près du Parti socialiste), il faut déconstruire le mythe d’une population LGBT forcément riche et dépensière. « Il [le mythe] entretient les représentations stéréotypées qui nourrissent l’homophobie. Il atteint l’estime de soi de celles et ceux qui n’ont pas les moyens de s’y identifier », explique Bon-Maury.
Selon lui, trois erreurs fonderaient le phénomène DINK (double income, no kids : double revenu, sans enfant), qui serait à l’origine du concept de l’argent rose (évalué à 300 milliards de dollars aux États-Unis).
« La première erreur consiste à assimiler les personnes LGBT aux couples de même sexe sans enfant et d’oublier les célibataires LGBT et les familles LGBT qui, par définition, ne bénéficient pas du phénomène DINK », écrit-il. « La deuxième erreur consiste à oublier, comme le démontrent les études mentionnées plus haut, que les couples LGBT sont moins rémunérés que les autres. La troisième consiste à tirer des conclusions hâtives des choix de consommation des LGBT. Certes, la population LGBT consomme différemment. Or, cela ne veut pas dire qu’elle est plus riche. »

Pour une politique du travail contre l’homophobie

Cet état de fait rappelle l’importance de mettre sur pied un solide plan d’action gouvernemental pour lutter contre les discriminations liées à l’orientation sexuelle dans le monde du travail.
Dans le cadre de la Politique québécoise de lutte contre l’homophobie (lancée en décembre 2009), le comité interministériel chargé d’établir son plan d’action devra tenir compte des recommandations formulées en 2007 par son précurseur, le Groupe de travail mixte contre l’homophobie de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse, afin d’assurer aux Québécois et Québécoises des milieux de travail exempts d’homophobie.
Le rapport de la CDPDJ suggère notamment que le ministère du Travail mette sur pied des campagnes de sensibilisation auprès des associations patronales et syndicales et que la Commission des normes du travail conçoive des outils d’information et de sensibilisation destinés aux employeurs et aux gestionnaires pour faire cesser le harcèlement psychologique (mentionnant explicitement l’homophobie).

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