Pier Paolo Pasolini, 35 ans déjà

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PasoliniSaura-t-on véritablement un jour qui a tué Pier Paolo Pasolini ? Qui est (sont) le(s) responsable(s) de l’un des assassinats les plus bouleversants survenus depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale en Europe ? Au petit matin du 2 novembre 1975, le corps sans vie de l’intellectuel homosexuel italien était retrouvé à Ostie, dans la banlieue de Rome. Une voix s’était éteinte. Une voix intransigeante, unique. Celle d’un homme qui était à la fois peintre, poète, romancier, cinéaste, militant politique de gauche. Celle de l’un des plus grands intellectuels européens.
Questionner l’identité du ou des assassins, c’est donc bien entériner l’idée que le jugement intervenu dans les mois qui ont suivi la mort de P.P.P. était une hérésie au moins partielle.  Non, Pino Pelosi, 17 ans, à l’époque des faits, n’a pas pu agir seul.
Tout un pan de l’histoire reste à ce jour inconnu. Le 1er novembre 1975, Pasolini arrête sa voiture devant la gare centrale de Rome, à l’époque l’un des lieux de prédilection de la prostitution masculine dans la capitale italienne. Pelosi monte. Pasolini l’invite au restaurant. Ils se dirigent ensuite dans un coin tranquille à Ostie. Et ensuite ?

Un corps atrocement mutilé

Le premier verdict de la justice italienne exprimait du reste une grande perplexité et signifiait clairement l’évidence de la présence d’autres personnes que Pino Pelosi sur les lieux du crime. Comment expliquer sinon l’absence de sang sur les vêtements de l’adolescent alors que Pasolini a saigné abondamment sous les coups qui lui étaient infligés ? Pourquoi Pelosi aurait-t-il laissé sa bague à côté du corps pour par la suite demander aux policiers, qui l’avaient arrêté au volant de la voiture de la victime, de la chercher ? À qui appartient le pull vert retrouvé dans l’auto et qui, aux dires des proches de Pasolini, n’était pas celui de l’intellectuel ?
Autant de faits troublants qui n’ont pourtant pas convaincu la cour d’appel et la cour de cassation. Les deux juridictions ont confirmé la sentence contre Pelosi – neuf ans et sept de prison – tout en effaçant toute allusion à des probables complices.
Près de 30 ans après sa sortie de prison – tout en y retournant ensuite pour divers délits – Pelosi a déclaré lui-même ne pas être le véritable assassin. Ces derniers mois, il a même donné les noms de certains des responsables: deux voyoux néo-fascistes depuis morts en prison. Au printemps dernier, l’enquête a été rouverte. Difficile néanmoins de croire aux versions de l’ancien prostitué qui semble surtout apprécier le tollé que crée dans les médias chacune de ses «révélations».

Fasciné par les ragazzi di vita

Dans un pays qui raffole d’hypothétiques complots politiques, la mort de Pasolini reste l’un des plus grands mystères de l’histoire italienne. Fait divers ou crime idéologique, il y a eu en tout cas un massacre. Les détails de l’autopsie laissent entrevoir l’atrocité du crime: le corps a été «balafré au point d’être méconnaissable. Le visage réduit à une bouillie de sang et de boue noire grumelée, le cuir chevelu ouvert, les testicules tuméfiés, des ecchymoses partout des écorchures et des lacérations qui sur la table d’autopsie – douze heures après sa mort […] – saignent encore», rappelait le cinéaste Marco Tulio Giordana, auteur d’un livre hommage sur Pasolini.
Ce cadavre réduit presque à néant donne à lui seul une idée de la haine que Pasolini a pu susciter en Italie où, de 1945 à la fin des années 70, le Vatican a eu une influence décisive et où la très conservatrice Démocratie chrétienne (DC) a été en permanence au pouvoir. PPP ne pouvait que déranger et choquer.
Pasolini aimait les mauvais garçons, les ragazzi di vita, titre de son premier succès littéraire. Il aimait la beauté de ces jeunes pauvres de la banlieue romaine, «une beauté faite de boutons, de traces de saleté dans le cou et aux oreilles, d’attitudes à la fois tendres et vulgaires», dira Enzo Siciliano, auteur d’une biographie référence sur Pasolini et ami de l’écrivain.
Tout au long de sa vie, en temps de succès et encore plus lorsque la dépression le guettait, Pasolini est sorti, la nuit, à la recherche de jeunes prostitués. Ses amis parlent de «chasses» perpétuelles. Des chasses qui avaient un prix, Pasolini se faisant plusieurs fois agresser.
Cette obsession se retrouve dans ses livres. Sorti en 1955, Les Ragazzi crée un énorme scandale. Recueil de nouvelles racontant le quotidien de ces jeunes aussi aptes à sourire qu’à tuer, il est le début des ennuis judiciaires qui frapperont l’œuvre de Pasolini jusqu’à la fin de ses jours. Ses films (Accattone, Theorème, le Décaméron, Salò ou les 120 jours de Sodome…) seront en permanence l’objet de poursuites. La sexualité crue présente dans la plupart d’entre eux déplaît.
Pasolini a pourtant toujours vécu sa sexualité et sa «différence» difficilement et même honteusement pendant la plus grande partie de sa jeunesse. «Je l’ai toujours vue à mes côtés comme un ennemi, je ne l’ai jamais sentie à l’intérieur de moi», disait-il à propos de son homosexualité. Cette gêne se retrouve dans l’absence d’hommes fixes dans sa vie amoureuse. Seul Ninetto Davoli, rencontré alors qu’il n’était (lui aussi) qu’un jeune en errance, est resté dans son entourage jusqu’à la fin de sa vie. Amant, puis confident et présent dans tous les films de Pasolini, il brisera néanmoins les derniers espoirs amoureux de son mentor en se mariant avec une femme.

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Le scandale le pousse à la fuite

Avant de devenir un personnage public, son homosexualité a même poussé Pasolini à «l’exil» : en 1949, alors âgé de 27 ans, il est accusé d’actes obscènes et de détournement de mineurs après avoir fricoté avec des adolescents durant un bal. L’affaire est manipulée par la DC et un prêtre catholique. On s’attaque surtout ici à Pasolini le communiste.
En 1950, poursuivi par la justice, lâché par le Parti communiste italien (PCI) et accablé par les rumeurs et le scandale, Pasolini doit fuir avec sa mère la région du Frioul qui avait bercé toute sa jeunesse. Direction Rome et une nouvelle vie. Une vie excitante, un tourbillon qu’il n’a sans doute que rarement pu contrôler.
C’est donc depuis la capitale qu’il va faire entendre sa voix et mener un combat politique. Par ses romans, ses interventions dans les journaux et bien sûr ses films il habitue tout un pays à la polémique et au débat d’idées pendant près de 25 ans.
Première cible : la bourgeoisie, caste de privilégiés aux yeux de l’écrivain. C’est le conformisme et la domination de cette classe «corrompue» que Pasolini dénoncera jusqu’à son dernier souffle. Des paysans frioulans aux plébéiens romains, l’enfant de Bologne aime les humbles, les pauvres, comme le montre la nostalgie pour le monde ancien, agricole, anti-industriel, qui se dégage de ses films. Ces œuvres sont honnies par la droite italienne et notamment par les néo-fascistes qui perturbent chaque première et s’en prennent même parfois physiquement au cinéaste et à ses proches.

La sexualité, paradigme de la liberté

Le monde dépeint par Pasolini dans ses œuvres a été, à l’en croire, détruit par la société de consommation, ce «cataclysme anthropologique». «La tragédie est qu’il n’y a plus d’êtres humains, mais d’étranges machines qui se cognent les unes contre les autres […] Tout le monde désire les mêmes choses et se comporte de la même manière», disait-il encore lors de sa dernière entrevue, quelques heures avant son assassinat.
Le sexe a été l’un des moyens utilisés pour secouer cet establishment, pour révéler l’hypocrisie et la vacuité de toute la pensée bourgeoise. Théorème, film sorti en 1968, raconte comment le patron d’une grande entreprise ainsi que toute sa famille perdent pied lorsqu’un homme à la beauté renversante surgit dans leur vie avant de les séduire un par un (la servante, le fils, la fille, la mère et enfin le père).
Mais parler et montrer aussi crûment la sexualité étaient aussi pour Pasolini l’occasion de montrer combien les relations charnelles étaient l’un des seuls espaces de liberté à travers lesquels l’homme pouvait encore vivre librement. Ses trois films les plus sexuels (le Décaméron, les Mille et une nuits et les Contes de Canterbury) forment un ensemble qu’il nommera La Trilogie de la vie. Les acteurs – des gens de la rue sans expérience cinémétagrophique – transportés dans le monde médiéval, y glorifient la notion de plaisir.

Les ennemis : la petite-bourgeoisie et le conformisme de gauche

Cette lutte acharnée et incessante contre le conservatisme ne lui a pas pour autant attiré les bonnes grâces de la gauche. Pasolini, bien que «naturellement communiste» s’est démarqué par des critiques féroces contre le PCI, sa bureaucratie et son immobilisme.
L’intellectuel affirmait se battre à la fois «contre la petite-bourgeoisie et contre sa réplique qui est un certain conformisme de gauche». En 1968, il dénonce même les manifestations étudiantes menées selon lui par des jeunes issus des classes privilégiées quand les jeunes policiers sont eux issus de milieux populaires… Néanmoins, malgré sa critique des hommes politiques de gauche, Pasolini a toujours appelé à voter pour le PCI en tant que seule force politique capable de renverser le capitalisme.
Année après année, Pasolini a intensifié son combat politique, ne ménageant jamais sa peine pour dénoncer le système italien, dans un pays frappé par le terrorisme néo-fasciste et d’extrême gauche. Créant un scandale lorsqu’il réclame l’arrestation et des poursuites contre la plupart des hommes politiques de la DC qui ont «détruit un pays», il va même jusqu’à affirmer connaître les noms des responsables politiques coupables de corruption et à l’origine de la «stratégie de tension» (théorie voulant que certains hommes influents aient alimenté un climat de violence pour favoriser l’arrivée d’un pouvoir autoritaire).
Son dernier roman, inachevé, Pétrole, évoque cette situation. La possible disparition de 60 feuillets du manuscrit laisse entendre selon certains que Pasolini était sur le point de faire des révélations explosives. Son assassinat serait dès lors tout sauf un accident.
Pour d’autres, la dépression et le mal-être de l’écrivain l’auraient poussé à une auto-destruction, cherchant toujours davantage à prendre des risques la nuit, dans ces chasses. Le dernier film de Pasolini, Salò ou les 120 jours de Sodome, comprend des scènes sexuelles insoutenables par leur cruauté, voulant symboliser la victoire de la société de consommation : pour le cinéaste, cette société aurait finalement réussi à incorporer le sexe dans son système, le transformant en produit comme les autres. Quelques mois avant sa disparition, Pasolini avait même «abjuré» publiquement La Trilogie de la vie, reconnaissant quelque part sa défaite. Une défaite qui ne l’empêchait pas de protester et militer, encore et toujours. Avant d’être réduit au silence, cette nuit du 2 novembre 1975.

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