Philippe Dubuc : l’élégance brute

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Philippe Dubuc mode gay Montréal

Être. Comment décririez-vous votre nouvelle collection ?

Philippe Dubuc. On y trouve un aspect très brut. J’ai cherché des matières et des textures qui rappellent la pierre ou le béton. Mon inspiration a été minérale et archéologique. On y voit plusieurs dégradés de gris qui vont de la poussière de pierre légère et volatile jusqu’à des coloris plus charbonneux, opaques. On imagine difficilement une collection d’été avec cette rigidité minérale, mais je compense en contrastant cette lourdeur avec des matières très fluides et légères comme le rami qui s’apparente au lin et qui offre beaucoup de transparence.

Être. Vous restez tout de même dans une certaine continuité…

P.D. Oui, on retrouve toujours mes coupes étroites qui se mélangent à des pièces plus amples comme un mince parka de coton. En fin de compte, l’exploitation des volumes n’a pas radicalement changé ma collection. On y reconnaît toujours la structure et ma silhouette graphique, architecturale.

Être. Hormis les coupes étroites, quels autres détails caractérisent votre travail année après année?

P.D. J’utilise souvent des effets de trompe-l’œil. Je pense aussi à ma façon de traiter les matières que je tords, empèse et enduis pour leur donner une texture urbaine. J’ai toujours été très rigoureux et strict dans ma manière de créer, mais depuis plusieurs années j’exploite l’asymétrie et la déconstruction. La mode masculine a longtemps été axée sur une sorte de perfection. Les clients s’imaginent souvent à tort que le vêtement de luxe se doit d’être propre pour faire partager une image impeccable de la vie. Je cherche à sortir de ce cliché pour illustrer un mode de vie plus actuel. Je pars de techniques classiques de confection en les rendant moins traditionnelles par un détail, une pince, la forme d’une épaule…

Être. Lors de la création de cette collection, pensiez vous à une histoire en particulier ?

P.D. J’avais plus en tête des images qu’une histoire. La notion de construction architecturale génère énormément d’idées en moi. Dans ce cas-ci, je pense à une ville en train de se bâtir, à des matériaux utilisés dans ce but. J’avais l’image d’un homme urbain qui n’est pas dans la perfection esthétique. Il est plutôt dans la construction de quelque chose de matériel ou non. Je le vois qui fabrique le futur tout en questionnant le moment présent: que fait-on ? Quel sera cet avenir ? Où en sommes-nous ? Il se construit dans une sorte de chaos parce que je vois aussi une forte notion de déconstruction dans cette collection. Plus concrètement, je l’imagine sortant de décombres poussiéreux et voir la lumière filtrer par les particules minérales flottant autour de lui.

Philippe Dubuc (photo de César Ochoa)

Être. Est-ce qu’il y a des choses qui vous agacent dans la mode masculine?

P.D. Pas vraiment. Du côté de la mode féminine, on peut faire n’importe quoi, c’est certain. Les choix sont plus limités avec les hommes, mais j’aime créer avec des barèmes et des contraintes. La vie est faite de compromis ! Travailler dans un cadre plus rigide permet d’explorer les choses plus en profondeur. Ensuite, avec le temps, on peut se permettre de plus en plus de libertés. C’est un beau défi que d’essayer d’emmener avec doigté, l’homme contemporain vers de nouvelles formes qu’il n’aurait jamais osé essayer il y a 15 ans par exemple. Et je ne parle pas de féminiser l’homme. Ce n’est pas ce que j’aime, au contraire. Il y a à Montréal une sorte de rusticité virile que j’ai intégrée à ma collection et c’est précisément cet aspect-là que j’aime exploiter.

Être. Croyez-vous que la mode en général s’adresse davantage aux femmes et aux homosexuels?

P.D. Non, plus maintenant. Elle est autant pour les hommes que pour les femmes, quelle que soit l’orientation sexuelle. Par le passé, on m’a déjà dit que je créais pour les homosexuels et ça me dérangeait beaucoup. On associait mes coupes étroites qu’on retrouve pourtant en Europe chez la plupart des hommes à quelque chose de spécifiquement gai. Les choses ont évolué. Aujourd’hui, on ne fait plus cette équation. La nouvelle génération est beaucoup plus ouverte à l’audace vestimentaire.

Être. Qui compose votre clientèle ?

P.D. On trouve assurément un part importante d’hommes gais. Peut-être parce que, n’ayant généralement pas d’enfants, ils ont plus les moyens de se gâter eux-mêmes. On a aussi beaucoup d’hommes hétérosexuels, des plus originaux aux plus conservateurs. Je pense que nous arrivons à couvrir un large registre.

Être. Que pensez-vous du cliché voulant que les homosexuels soient forcément à l’affût de la mode?

P.D. Il trouve sa source dans une certaine réalité, même si ce serait un sophisme que de dire qu’être homosexuel rime forcément avec bon goût. Tout ça vient du fait qu’on retrouve une quantité importante de créateurs homosexuels. Plus généralement, les gais ont d’ailleurs largement influencé la culture des dernières décennies. Ils le font encore aujourd’hui. Même quand on remonte au début du XXème siècle, on trouve des bars gais clandestins. À l’époque, les homosexuels influençaient le show business, la littérature, le théâtre… De nos jours, des concepts comme celui de « métrosexuel » sont clairement dérivés de la culture du corps populaire dans cette communauté. Puis, il n’est pas rare de voir des gais occuper des postes de pouvoir précisément à cause de cette liberté qu’ils ont à se consacrer exclusivement à leur travail.

Être. Vous-même, quel genre de liberté trouvez-vous dans votre profession de créateur ?

P.D. Une liberté d’être. Celle qu’inspirent les grandes villes. Il y a ça à Montréal. Quand on vient de la banlieue, comme moi, l’arrivée dans la métropole apporte une sorte de possibilité d’émancipation. Plus jeune, vers 16 ans, lors de la découverte de mon homosexualité, je me sentais un peu opprimé par mon milieu. Je réalisais que j’étais différent, et je ne me retrouvais pas dans le mode de vie de ma petite ville.

Être. Selon vous, cette réalité de la banlieue qui opprime l’expression de soi, existe-t-elle encore ?

P.D. C’est certain. Pour ceux qui se sentent en marge à tout le moins. La mode est un phénomène de nouveauté. Il faut être à l’affût de celle-ci, ainsi que des différences, de diverses influences pour se construire. Mais en banlieue, l’accès aux différences est restreint, on tend plus vers l’uniformité.

Être. Vous avez pu vous en échapper grâce à Montréal et au vêtement ?

P.D. Oui. Je me souviens être passé par une période de forte androgynie au niveau de mon apparence. Je ne cherchais pas à m’habiller en femme, c’était plutôt une représentation asexuée de moi-même. Durant cette période, alors que les jeunes de mon âge exploraient l’intimité, moi je confirmais mon identité. Cette phase-là, qui correspond à mon arrivée à Montréal, a contribué à forger la personne et le créateur que je suis aujourd’hui.

Crédit photos : César Ochoa.