Ottawa, capitale bilingue du Canada: Et si Justin Trudeau avait une colonne vertébrale

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Tourisme Ottawa diffusait cette année une campagne publicitaire grand public sur le marché francophone avec pour thème ‘Ottawa : qu’on est bien chez soi!’. Je dois dire que comme éditeur d’un guide touristique qui couvre cette région, j’aurais été très mal à l’aise de reprendre un tel mensonge en ce qui concerne le public francophone du Québec et du Canada et encore plus embarrassé de faire croire aux visiteurs internationaux francophones qu’ils pourraient être accueillis en français dans la capitale prétendument bilingue du Canada. À moins que ce que Tourisme Ottawa ait voulu dire, c’est qu’il vaut mieux pour les touristes francophones de rester chez soi….

Depuis des décennies, je visite Ottawa et je dois en toute honnêteté dire que, comme québécois, comme descendant des fondateurs de ce pays, les premiers à s’être dits canadiens,  avant  que le Canada fédéral usurpe notre identité et nos symboles nationaux, je ne m’y suis jamais senti chez moi. Ayant visité Ottawa pour l’essentiel depuis que ce pays s’est déclaré officiellement bilingue, je n’y  ai jamais trouvé le niveau de bilinguisme (ne parlons surtout pas de biculturalisme) qui pourrait me faire croire que j’y suis chez moi. Pas même ce niveau de bilinguisme qui fait qu’un visiteur ou même un résident anglophone peut se sentir chez lui à Montréal ou même à Québec.

Au contraire, toute tentative de faire comme si j’étais chez moi comme francophone s’est heurté au mur du racisme séculaire qui fait des francophones des citoyens de 2e classe au Canada malgré toutes les belles déclarations du gouvernement fédéral sur l’égalité des deux langues officielles et les jérémiades périodiques du commissaire aux langues officielles. Devrais-je relater cette expérience de m’être fait dire (en anglais évidemment) au service des finances de la Ville d’Ottawa que ma facture ne serait pas payée si je ne communiquais pas en anglais en 2001? Ou cette serveuse du Café Roma, rue Elgin, à quelques centaines de mètres du Parlement qui ne ‘pouvait’ pas comprendre ma commande ‘Un café, SVP?’ en 2002. Ou encore cette succursale de McDonald’s, toujours rue Elgin, où on refusait systématiquement de comprendre ‘Un McFlurry’ en 2007 et où on m’a gentiment rappelé qu’’In Ottawa, we speak English!’. Dois-je continuer la longue énumération des commerces où, au cœur même d’Ottawa, même dans les quartiers historiquement francophones et dans des zones hautement touristiques  comme le Marché By, parler français, c’est comme parler ourdou?

Cette situation est d’autant plus incompréhensible qu’en plus d’être la capitale du Canada, Ottawa est au cœur de la seule région métropolitaine du pays à ne pas avoir une majorité linguistique. Alors que la région comptait 48% de résidants de langue maternelle anglaise, 32% de francophones et 20% d’allophones au dernier recensement, les anglophones y ont toujours fait comme si ils étaient 90% de la population. À Montréal qui est officiellement une ville francophone, même avec 65% de francophones dans sa région métropolitaine et seulement 13% d’anglophones, le niveau de bilinguisme est trois fois supérieur à celui d’Ottawa dans les services. C’est bien simple, même Québec à plus de 95% francophone offre deux, trois fois plus de services bilingues qu’Ottawa.

La vérité, c’est que la région de la capitale du Canada est une région ségréguée linguistiquement. Si un francophone veut pouvoir vivre en français, il doit aller du côté de Gatineau.

Cette situation se reflète aussi dans la communauté gaie et lesbienne. Prenons juste l’exemple des Fiertés respectives de Montréal et d’Ottawa. À Montréal, il est possible de participer aux réunions de consultation communautaire et d’avoir recours à une traduction simultanée. La culture anglophone est omniprésente dans la programmation, on a même ajouté la lettre Q  pour queer à LGBT même si ça n’a aucune résonnance pour la population francophone. À Ottawa, même si une des deux villes que prétend représenter l’organisme de fierté est francophone, toutes les assemblées se tiennent uniquement en anglais et on ne se donnerait certes pas la peine de traduire les interventions en français.  À part quelques chanteurs locaux qui vont gratter leur guitare en français au spectacle de clôture, la culture francophone est absente. À Montréal, le site web est parfaitement bilingue, au point même que son adresse est bilingue www.fiertemontrealpride.com. À Ottawa, le nom du site est unilingue www.ottawacapitalpride.ca  et il est des plus difficile d’avoir une version française du site ou du programme même si on est dans la capitale canadienne de l’industrie de la traduction. La version française du site a probablement été faite cette année, ô surprise,  grâce à Google Translate. Sur la page d’accueil, on peut lire au hasard le message suivant qui offre l’une des meilleures traductions du site.  ‘Le festival de la Fierté dans la Capitale retourne encore pour une semaine de programmation incroyable en août 2017! L’ans prochain sera une année marquante puisque la région de la capitale nationale célèbre le 150e de la confédération. L’inscription pour le défilé de la fierté et le foire communautaire sera disponible au publique en mars 2017. Voici un aperçu préliminaire de nos événements signature’. Et évidemment l’organisme se veut très inclusif. ‘Il y a trop grand nombre de personne qui ne se sentent pas inclus ou sécuritaire en raison de leurs identités de genres, identitése sexuels, âges, ethnicités, ou capacités physique. La Fierté dans la Capitale comprends que nous devons entamer des discussions avec tous les membres de notre communauté afin d’assurer que le plus de diversité possible participe dans le mouvement’. Mais il semble que cette inclusion n’ait pas encore réussi à intégrer un nombre assez significatif de francophones pour que de telles horreurs ne soient pas tolérées.

On peut chercher toutes sortes d’excuses pour un tel état de choses. Mais avec  50% de la population de la région qui se dit bilingue (dont la nette majorité sont des francophones), il est assez difficile d’expliquer un si faible niveau de bilinguisme dans les commerces ou événements que fréquentent les touristes. Ce n’est certes pas parce que le personnel bilingue manque, ce n’est pas parce que le bilinguisme ne serait pas payant, c’est plutôt, en restant polis, parce qu’on considère que les francophones ne méritent pas un tel respect, qu’il vaut mieux protéger les intérêts des unilingues anglophones qui pourraient plus difficilement se trouver du travail si la Ville était vraiment au moins aussi bilingue que Montréal par exemple.

Au moment où on nous invite à venir célébrer avec fierté à Ottawa le 150e anniversaire de la Confédération, cette situation est pour le moins gênante et à moins de vouloir célébrer d’être un citoyen de 2e classe théoriquement égal en droits, je ne vois vraiment pas ce qu’il y a à célébrer à Ottawa.

Le premier ministre canadien,  Justin Trudeau, s’il avait eu une colonne vertébrale sur cette question, s’il avait cru sincèrement au rêve de son père, aurait pu aider à donner un coup de barre en la matière en se prononçant comme beaucoup d’organismes le lui demandent officiellement, et en mettant tout le poids du gouvernement fédéral qui a créé cette ville, pour qu’Ottawa devienne une ville bilingue. Il aurait pu, comme la ministre Louise Harel avait répondu aux villes de la couronne nord de Montréal qui refusaient de faire partie de la Communauté métropolitaine de Montréal en 2000, rappeler à la Ville d’Ottawa que sans le statut de capitale décrété par la reine Victoria, Ottawa serait aujourd’hui couverte de champs de fraises. Ou encore plus simplement que le Canada est un pays officiellement bilingue depuis près de 50 ans et qu’il est normal que sa capitale soit bilingue « Parce qu’on est en 2016’ et bientôt en 2017. Et avec un peu d’audace, il aurait pu proposer aux récalcitrants qu’on ouvre un appel d’offres pour trouver une nouvelle capitale si Ottawa refuse de se déclarer bilingue et d’agir en conséquence. Mais encore une fois, il a perdu une occasion lors de son entrevue de fin de première année de mandat où la demande lui a été réitérée par un citoyen et il a préféré une fois de plus blâmer les francophones pour l’unilinguisme d’Ottawa en laissant entendre que pour qu’Ottawa devienne une ville bilingue, il faudrait que Gatineau, qui est certes de facto à ce jour infiniment plus bilingue qu’Ottawa, devienne officiellement bilingue.

Le premier ministre a apparemment oublié que même dans la Constitution rapatriée par son père en 1982 on n’a pas modifié que c’est Ottawa, en Ontario, qui est la capitale du Canada, pas Gatineau au Québec, ni les villes voisines de Clarence-Rockland ou Embrun en Ontario qui, par ailleurs, même si ce sont encore des villes ontariennes à majorité francophone, elles, sont officiellement bilingues.

Il aurait pu aider à ce que les francophones puissent se sentir vraiment chez eux au moins à Ottawa à défaut de pouvoir en dire autant partout au Canada. Il aurait pu donner de la substance à ses belles déclarations sur la diversité et l’inclusion. Mais il nous a encore malheureusement prouvé que, quand il s’agit des droits des francophones, il n’a ni le courage ni la colonne vertébrale pour ne pas s’écraser devant le racisme séculaire du Canada anglais.