Mika : retour aux sources

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Être. Vous êtes né au Liban, vous avez grandi à Paris et vous résidez désormais à Londres. Voyez-vous des effets particuliers au fait d’être passé par autant de lieux à différents moments de votre vie ?

Mika. Oui, celui de venir de tellement d’endroits et par conséquent, de ne venir de nulle part. C’est drôle parce que je suis assis ici, à Montréal, et ma famille est venue me voir : il y a ma mère, ma tante très new-yorkaise,  ma grand-mère syrio-libanaise. Vraiment, c’est une famille d’immigrés. On a bougé tellement et, pas nécessairement à cause de ça, mais grâce à ça, nous sommes tous dans les arts. Ma sœur est peintre, je fais de la musique, mon frère est architecte, mon autre sœur fait le design de bijoux. Je crois qu’on doit se trouver sa propre identité quand on n’a pas d’identité géographique, et trouver ce qu’on peut créer nous-mêmes. Ce n’est pas comme ça au Québec, non ?

Être. C’est un phénomène fascinant, en effet…

M. On est un peu coincés entre plusieurs cultures, de grandes cultures, de grandes économies, et donc, pour trouver une identité il faut vraiment s’enfoncer dans la créativité et, pour moi, ça, c’est un véritable avantage. Moi, je n’ai pas besoin de cette idée de l’arbre où j’ai embrassé quelqu’un pour la première fois, je n’ai pas cet arbre ni la boulangerie de mon enfance, je n’ai pas tous ces trucs. J’ai ma musique, j’ai mon piano, j’ai ma famille. On est un peu des Gitans.

Être. Vous avez dit que The Origin of Love sera plus simple ?

M. J’ai dit ça, mais il y a longtemps (rires). Je ne sais pas si c’est simple, mais l’intention de l’album est très pure. Je savais ce que je voulais dire, mais sur le plan du son, c’est une sorte de patchwork où l’on entend mes influences classiques et celles de la musique électronique. C’est vraiment un mélange des deux mondes. Je comprends maintenant qu’il faut vraiment que je fasse de la musique à ma manière, parce que je ne suis pas un artiste qui peut copier avec succès des sons et des genres que j’entends à la radio. Si j’essaie de faire ça, je coule, c’est un désastre. Je dois rester dans mon univers, la musique classique, la mélodie, les histoires un peu macabres, ce sentiment de joie un peu survoltée, c’est de là que je viens et ça s’entend sur l’album.

Être. Quels sont les messages véhiculés par The Origin of Love ?

M. C’est très simple, ça parle de joie, ça parle de tolérance, ça parle d’amour. Le concept de l’album, c’est 14 chansons, dont 13 chansons d’amour. C’est en principe très ringard, mais je prends ce concept un peu dépassé et je le réinvente. À un moment, on entend une chanson d’amour complètement dingue, avec une intensité de folie. Deux chansons plus tard, j’ai envie de te tuer et trois chansons plus tard, je suis amoureux encore. Il y a des contrastes.

Être. L’édition de septembre du magazine américain gai Instinct publiera un article dans lequel, pour la première fois, vous avez clairement dit que vous étiez gai. Vous avez mentionné que vous êtes à un point de votre vie où vous vous sentez confiant. Est-ce pour cette raison que vous vous déclarez maintenant ?

M. La sexualité est un thème qui s’est toujours retrouvé dans mes paroles. C’est drôle parce que jusqu’à présent, lorsque je vois les réactions des gens, je me rends compte qu’ils ne sont pas du tout surpris, ils sont super contents, et ça, ça me rassure beaucoup. C’est très positif comme sentiment. Je me suis dit qu’une telle annonce ne représentait pas une révélation, mais une confirmation. Dans un certain sens, c’est un message de confiance, de confort et de joie. Je pense que même si on est une personnalité publique, c’est très important que toutes les décisions personnelles viennent d’un sentiment de confiance, de joie, avec cette liberté de choix. Je suis tombé amoureux, j’ai perdu l’amour, j’ai retrouvé l’amour, j’ai vécu ma vie, je sais ce que ça veut dire maintenant, mais le fait de pousser quelqu’un à prendre une décision qu’il n’est pas prêt à prendre, c’est un désir destructeur débile, souvent mené par des journalistes.

Être. Et il y a une violence là-dedans…

M. Exactement, il y a une violence et ce n’est pas du tout positif. Selon moi, quand on fait quelque chose comme ça, c’est parce qu’il y a des avantages à le faire. Ça peut aider quelqu’un, par exemple un adolescent de 15 ans. En même temps, ça montre simplement que tu es capable de faire des choses selon tes propres termes, de ne pas être réactif, de prendre ton temps et je trouve que c’est l’une des choses les plus importantes, peu importe si vous êtes populaire ou non.

Être. Vous parliez des journalistes, un peu plus tôt. Avez-vous eu de mauvaises expériences avec quelques-uns d’entre eux par rapport à votre choix de ne pas discuter de votre sexualité ?

M. Je n’ai eu ça qu’en France. Tout d’un coup, avec mon deuxième album, journalistiquement, il y a eu des gens pour dire des choses comme : « Ah, il est comme un Peter Pan ». Dire quelque chose comme ça, devant moi, à la télé, c’était tellement étrange et abusif comme commentaire…

Être. Qu’entendaient-ils par « Peter Pan » ?

M. Quelqu’un d’enfantin, de naïf et de pas du tout sexualisé. Ça a été très destructeur de voir les médias français m’étiqueter aussi bizarrement, avec ce syndrome. Si vous voulez me connaître en tant que personne, oui, connaître ma sexualité c’est important, mais je pense que ma musique est plus universelle que ça. Par ailleurs, personne ne veut être une salope avec sa vie privée. C’est dégoûtant et ça rime à quoi ? Au bout du compte, tu vas seulement la détruire en l’exposant publiquement.

Être. Vous aurez quatre titres en français sur votre troisième album, ce qui est une première. Que ressentez-vous en chantant dans la langue de votre enfance ?

M. C’est cool, parce qu’il s’agit d’une tout autre mentalité. La manière de chanter le français est très différente de celle de l’anglais. On peut être beaucoup plus poétique dans la chanson française. Il faut s’adapter. C’est sympa de pouvoir chanter en deux langues, d’avoir un double personnage, et c’est bien d’avoir plusieurs facettes parce que plus tu en as comme artiste, plus tu te développes et plus tu évolues. Je dis toujours : Lollipop est une très bonne chanson [un titre de son premier album, une chanson simple et très légère, ndlr]. C’est super d’avoir une chanson comme celle-là, mais tu n’en veux pas dix, sinon tu te retrouves sur un putain de bateau de croisière dans les Caraïbes, misérable, accro aux drogues de classe A, avec l’envie de te tuer pendant la nuit ! (Rires)