Marécages : entrevue avec Guy Édoin

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Être. Marécages est un film particulièrement dur sur une mère, un  père et un fils qui souffrent pour différentes raisons. Comment décririez-vous leurs relations ?

Guy Édoin. Pour moi, c’est d’abord l’histoire d’une femme prise entre deux eaux. Avant la tragédie qui est survenue deux ans plus tôt (et que je vais éviter de dévoiler) tout allait bien. Les Santerre vivaient de façon paisible. Mais ce drame amène les personnages à interagir différemment les uns avec les autres. D’un côté on a Marie (Pascale Bussières) très amoureuse de son mari et très aimante envers son fils. Mais les relations entre le patriarche (Luc Picard) et son héritier (Gabriel Maillé) sont très douloureuses et teintées de beaucoup de regrets, de tristesse. Pour Marécages, je voulais qu’on assiste à deux mois dans la vie de cette famille, deux mois cruciaux, qui vont changer son quotidien. J’ai essayé de ne pas trop justifier les relations qu’ils entretiennent par une psychologie simpliste et démagogique.

Être. Comment expliquez-vous cette absence de communication entre les membres de la famille Santerre ?

G.E. Ces personnages vivent leurs émotions de façon plutôt aride. Quand on habite dans une ferme, on n’a pas le temps de s’apitoyer, on n’a pas l’occasion de réfléchir sur la nature de ses émotions. La vie devient presque instinctive, les choses se font mécaniquement. Il y a quelque chose de très animal dans leur façon de vivre. Même leur sexualité a quelque chose de très impulsif et brut.

Être. À ce sujet, vous abordez l’homosexualité de façon plutôt naturelle. Elle ne semble pas faire l’objet de souffrance ou de lutte intérieure. Qu’est-ce qui vous a amené à présenter les choses de cette manière ?

G.E. J’ai choisi de montrer les choses de la sorte car c’est comme ça que je les ai vécues ! Je n’ai pas tellement eu de problèmes à vivre mon homosexualité. Ce n’est jamais facile, particulièrement au début, mais je n’ai pas été rejeté par mes proches pour qui j’étais. Concernant le personnage de Simon, on l’observe alors qu’il découvre sa sexualité. Il est fasciné par le corps masculin de Mathieu, mais il est également intrigué par le corps de la danseuse nue.  Au final, on ne sait pas vraiment si son parcours va le mener à se rendre compte qu’il est gai. On voit seulement qu’il a cette curiosité incontrôlable envers un garçon. J’étais surtout intéressé par ce passage initiatique.

Être. L’intégration d’un couple de grands-mères lesbiennes ajoute aussi une dimension LGBT au film. Une nouvelle fois, vous en faites des personnages qui se sentent plutôt à l’aise vis-à-vis de leur entourage…

G.E. Oui, même si, à la base, je ne pensais pas dresser un portrait aussi clair d’un couple lesbien. Je voulais laisser planer un doute sur la nature de leur relation. Mais les actrices (Angèle Coutu et Denise Dubois) ont tenu, dans une scène où je montre leur « complicité », à intégrer un baiser. Ça m’a plu. Je trouvais important d’aborder ce sujet-là.

Guy Edoin, réalisateur de Marécages

Être. Est-ce que, là encore, vous vous inspirez en partie de vos propres souvenirs ?

G.E. Oui, dans mon enfance, il y a avait deux femmes qui habitaient ensemble. On les appelait les « vieilles filles ». On savait tous qu’elles formaient un couple, mais on n’en parlait pas. J’avais envie, pour mon film, d’intégrer cet aspect des choses sans le souligner, afin de montrer une homosexualité qui est intégrée et qui ne se vit pas dans la souffrance. Dans les festivals, un des commentaires qui revient souvent est justement cette représentation toute naturelle de l’homosexualité. J’en suis très fier.

Être. Quelqu’un comme Michel Marc Bouchard dresse pour sa part un portrait bien différent de la campagne et de l’homophobie qu’on y rencontre. Que pensez-vous de cette vision plus pessimiste ?

G.E. Je dirais que c’est une question d’expérience. Je ne sais pas si les gens de la campagne ont particulièrement ouvert leur esprit à la diversité sexuelle avec les années. Tout ce que je peux dire, encore une fois, c’est que j’aborde ce thème tel que je le connais. Je n’ai pas vécu mon orientation sexuelle de façon torturée, je présente donc les choses ainsi.

Être. Aviez-vous déjà traité l’homosexualité dans vos courts métrages?

G.E. Pas de façon explicite. Dans La Battue, un des personnages portait une ambigüité. Comme créateur, je savais qu’il était gai, mais je ne le laissais jamais savoir clairement dans les scènes du film. Je n’aime pas trop faire de la psychologie à outrance. J’aime bien laisser mes personnages vivre par eux-mêmes, sans tenter de justifier toutes leurs actions par des réflexions rationnelles. Ça se manifeste aussi dans ma façon de diriger les acteurs. Je leur demande souvent d’épurer ou d’éviter certains tics émotionnels. J’aime les voir aborder l’émotion par un autre chemin.

Être. La mort constitue un autre thème très présent dans Marécages. L’associez-vous instinctivement au monde agricole ?

G.E. Non, je n’irais pas jusque-là. En réalité, la mort se vit de manière différente à la campagne. On développe un rapport direct avec elle, surtout à cause des animaux. J’avais une vache préférée dans mon enfance et un jour ma mère m’a dit : « On va manger ta vache ce soir ». Ça m’a obligé à percevoir la mort de façon plus anodine. Ce n’était pas un geste cruel, juste quelque chose de naturel: on devait manger nos animaux pour se nourrir. En revanche, il est vrai que la campagne est le théâtre d’événements particulièrement tragiques dans ce domaine. Le suicide est une réalité très présente et, comme les communautés sont plus petites, ça ne se vit pas dans l’anonymat.

Être. De la Mostra de Venise aux premières projections au Québec, Marécages rencontre un vrai succès. Est-ce que vous avez encore le temps pour d’autres films ?

G.E. Oui, je travaille actuellement à adapter le formidable roman de Jean-Simon Desrochers, La canicule des pauvres. C’est intéressant parce que ce roman très urbain va vraiment faire opposition, dans son univers, à Marécages.

Crédits photos : Damian Siqueiros.