Lorraine Pintal et Jocaste reine : paroles de femmes

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Jocaste Reine Lorraine Pintal Bordée

Être. Comment avez-vous découvert ce texte de Nancy Huston, créé à l’origine pour le Théâtre des Osses en Suisse ?

Lorraine Pintal. J’ai eu la chance d’animer une émission de radio à la première chaîne pendant plusieurs années,Vous m’en lirez tant. Le livre m’est tombé entre les mains à cette occasion. J’ai trouvé le texte puissant et j’ai rapidement demandé les droits pour l’Amérique du Nord. À la même époque, Jacques Leblanc, directeur artistique du Théâtre de la Bordée, a fait la même découverte. Nous avons choisi de travailler à cette création de concert, en organisant la première coproduction de l’histoire entre la Bordée et le TNM. Cette alliance arrive à temps alors que notre théâtre montréalais vient d’avoir 60 ans et que celui de Québec célèbre cette saison ses 35 ans d’activité.

Être. Nancy Huston est bien connue pour sa voix féministe et militante. Comment aborde-t-elle le mythe d’Œdipe ?

L.P. Elle dissèque ce qui se passe dans l’esprit de Jocaste, son rapport à l’amour, celui à la maternité, son dilemme aussi, entre femme de pouvoir et femme de cœur. C’est une épouse charnelle, mariée à un homme de 30 ans son cadet. À la lecture des classiques, on réalise qu’ils présentent des personnages de femmes modernes qui nous provoquent et nous secouent. Je pense à Jocaste, mais aussi à Médée. Néanmoins, dans le mythe d’Œdipe, on s’attarde peu aux tourments de celle qui a donné le jour au héros. Nancy Huston choisit de lui donner la parole.

Être. Donne-t-elle la même place aux autres femmes de la pièce ?

L.P. Le couple royal a quatre enfants. Deux garçons, Étéocle et Polynice, en guerre perpétuelle, puis deux filles, Ismène et Antigone. Les deux fils sont incarnés de façon muette et chorégraphique. L’accent dans la parole est donc mis sur les deux sœurs adolescentes, leur découverte de l’amour, l’éveil de la sexualité, mais la pièce s’intéresse principalement à la reine mère, plutôt qu’à sa descendance. Antigone a son propre mythe, qui survient temporellement plusieurs années après celui d’Œdipe.

Lorraine Pintal, metteuse en scène de Jocaste Reine (Crédit photo : Yves Renaud)

Être. Nancy Huston intègre aussi le personnage de Laïos, le père d’Œdipe, à son récit. Comment représente-t-elle celui que la mythologie décrit comme homosexuel ?

L.P. Il est physiquement absent, mais on parle beaucoup de lui. Nancy Huston a détourné l’histoire en faisant de lui un homme mauvais. Dans le mythe original, Laïos s’éprend d’amour pour Chrysippe, le fils du roi Pélops. Son amant accablé de honte se pend et Laïos part pour Thèbes où il épousera la souveraine Jocaste.  De leur union naît le fils maudit après une nuit d’ivresse où Laïos se serait abandonné à son épouse. La seule fois. Un oracle a annoncé la naissance de ce bambin avertissant qu’il serait parricide et incestueux. Pour Nancy Huston, Laïos est un homme violent, ivrogne et stérile ! La reine aurait donc eu Œdipe avec un domestique, faisant mentir l’oracle. Elle se permet de défier le mythe pour les bienfaits de sa vision des choses.

Être. Quels choix scéniques avez-vous fait pour illustrer les mots de l’auteure ?

L.P. Premièrement, j’ai décidé d’avoir tous les acteurs sur la scène durant le spectacle. La présence muette de Polynice et Étéocle a amené un aspect très physique. Les Grecs accordent une importance majeure au corps. Je voulais représenter cette attention par le mouvement. J’ai fait appel à la chorégraphe Estelle Clarton pour diriger des segments entièrement dansés. Cette dimension a suggéré la présence d’une musicienne sur scène, Claire Gignac. Elle est vraiment formidable.

Être. En tant que metteuse en scène, qu’est-ce qui fait que vous vous intéressez à une pièce ?

L.P. Depuis un moment, j’ai un grand intérêt pour les textes féminins. Généralement la langue me séduit. Une langue écrite, structurée, les langues de haut niveau, très poétiques. Concernant les thèmes, j’aime m’attarder à la notion d’affranchissement, de liberté. Une liberté qui est parfois celle de la mort. Le choix de ne plus vivre par exemple. La folie, aussi, revient souvent dans les pièces que je mets en scène. Des sujets assez graves, en général, me fascinent, c’est-à-dire ceux qui portent un questionnement politique, un regard sur le monde actuel.

Jocaste Reine
Du 28 février au 24 mars
Au Théâtre de la Bordée
Texte de Nancy Huston
Mise en scène de Lorraine Pintal
Avec Louise Marleau (Jocaste)
bordee.qc.ca

Crédit photo : Nicola-Frank Vachon (pièce) et Yves Renaud (Lorraine Pintal).