Line Chamberland, l’anticonformisme tranquille

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Line Chamberland

Elle arrive au rendez-vous à l’heure, esquissant un sourire timide en vous tendant la main. Line Chamberland, au premier abord, semble introvertie, presque gênée de devoir faire une entrevue et de se raconter. Mais, au fil des minutes, la première impression disparaît, laissant place au récit d’une femme calme, mais qui n’a rien renié de ses combats et des opinions. Féministe convaincue, la chercheuse spécialiste de la diversité sexuelle n’a jamais caché son homosexualité, bien au contraire, elle qui pourfend le conformisme de la société québécoise, où qu’il se cache.

Un bonheur : Montréal dans les années 70

Ce rejet de la pensée unique est apparu en réalité dès son enfance, notamment lorsqu’il s’est agi pour Line Chamberland de quitter son village natal, Charny, vers 10 ans, pour la banlieue de Québec : « J’avais une telle haine pour cette banlieue qui nous était montrée comme le bonheur suprême, avec ces petites habitations qui ressemblaient toutes, raconte-t-elle. Cet idéal de vie stéréotypé était pour moi surtout synonyme de repli sur la cellule familiale ». Elle reste malgré tout dans ce pseudo paradis une dizaine d’années avant de déménager pour Sainte-Foy puis le Vieux-Québec. Avant surtout un départ salvateur pour Montréal.
En effet, pour Line Chamberland, la découverte de la plus grande ville de la province, dans les années 70, est un bouleversement. Plutôt que la tranquillité ennuyeuse de la capitale, la voilà plongée dans ce qu’elle voit comme « un univers bien plus politisé, avec de très nombreux mouvements situés à gauche, féministes. » Une période remplie de bons souvenirs, avec notamment l’expérience de la vie dans une communauté « avec ses principes : mélange anglophones/francophones, toutes les orientations sexuelles représentées, égalité femmes/hommes. Mais cette belle idée n’a pas tenu à cause de divisions politiques ».

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« Mémoires lesbiennes » avec Nicole Laurin

Cette période est également l’occasion pour Line Chamberland celle de travailler assez irrégulièrement dans le domaine de l’enseignement. Il faut dire qu’« à l’époque il était plus facile de se consacrer au militantisme, car la vie était facile. On travaillait trois mois, on se mettait au chômage et on avait les aides sociales ». D’où des allers-retours au CÉGEP, avant d’être embauchée de manière plus durable. Une aubaine pour celle qui pouvait ainsi « construire des cours autour d’idées de gauche alors qu’aujourd’hui tout est bien plus encadré et surtout apolitisé ».
Les années 70 sont donc décisives dans son cheminement intellectuel. La décennie suivante s’apparente à une forme de concrétisation de ce parcours via son travail de chercheuse en sociologie. Après un mémoire sur les histoires d’amour dans la presse féminine, elle entame en 1985 une thèse sur les « mémoires lesbiennes ». Il s’agit alors d’étudier l’expérience de femmes homosexuelles dans les années 50-60 à Montréal, surtout celles « qui ont fini par s’identifier comme lesbiennes, mais qui ne l’étaient pas au départ ». Vingt femmes racontent ainsi leur histoire. Line Chamberland choisit l’Université de Montréal pour faire son travail de recherche. Et ce, à cause d’une personne : Nicole Laurin, féministe, marxiste et surtout « une intellectuelle de haut calibre », précise son élève.
Line Chamberland est alors la première à parler des lesbiennes au Québec. Elle qui a « toujours trouvé facile d’afficher son homosexualité, avec une famille loin et un milieu politisé » n’a pas fait l’expérience de l’oppression. La chercheuse a dès lors voulu savoir ce qu’avait été le lesbianisme en dehors du féminisme, quelque dix ans avant sa propre arrivée à Montréal, à une époque où la répression sévissait et où l’Église avait une plus grande influence. « Je pouvais avoir accès à des bars de lesbiennes quand je le voulais et que je critiquais souvent ces établissements, notamment pour leur côté butch. Mais ma recherche m’a fait réaliser que j’avais eu la chance d’avoir de tels espaces, déjà là pour moi, alors que ces femmes que j’interrogeais, elles, avaient dû se lever courageusement et avaient pris des risques pour les créer. » Bref, Line Chamberland avait une « dette » envers ces pionnières.

Bientôt à la tête d’une chaire?

Pionnière, elle l’est néanmoins tout autant par son travail unique alors, comme elle s’avère également une témoin privilégiée de l’évolution du lesbianisme au Canada. Dans un premier temps extrêmement fort, les lesbiennes et les féministes ont dû ensuite faire face à un déclin impressionnant. Le mouvement s’est d’abord effondré à cause « de divisions internes. Rien ne l’unissait vraiment. Il nous manquait aussi un vrai cadre démocratique pour débattre. Ce problème nous a empêchées de mener une vraie lutte politique et nous n’avons pas pu, du coup, mener une action efficace », indique Line Chamberland. La chercheuse rappelle aussi que contrairement à ce qui a pu se passer aux États-Unis, il n’y a pas eu, au Canada, « d’union entre les gais et les lesbiennes sur les questions sexuelles, mais aussi concernant le sida ».
Le sida, justement, a joué un grand rôle, lui aussi, dans l’effacement du mouvement lesbien. En effet, face au fléau, « la recherche s’est penchée presque exclusivement sur la communauté gaie, afin de mieux la connaître, de cerner au mieux ses difficultés psychosociales. Bref, il ne restait plus grand-chose pour les lesbiennes. Je me sentais un peu seule, malgré le soutien de personnalités de la communauté, comme Ross Higgins, cofondateur des Archives gaies du Québec en 1983 ».
Ses efforts ont au final payé. Sa thèse terminée en 1994, Line Chamberland a continué à travailler à l’université, plus précisément à l’UQAM « université la plus ouverte au Québec ». Un monde universitaire qu’elle aimerait néanmoins voir « mieux encadrer les étudiants, notamment financièrement. C’est un de mes combats depuis 15 ans ».
Toutes ces batailles, Line Chamberland les mène comme d’habitude avec calme et détermination. Et surtout avec succès. Devenue professeure à l’UQAM en 2009, rattachée au département de sexologie, elle pourrait se retrouver à la tête d’une chaire dédiée à la diversité sexuelle d’ici 2011. Une première et une juste récompense pour celle qui reste une vraie militante, comme le montre encore son entrain lorsqu’elle évoque aujourd’hui « le mercantilisme de la communauté gaie » ou les retards à l’allumage du plan contre l’homophobie. Line Chamberland, souriante, mais déterminée. Diplomate, mais à jamais anticonformiste.

Crédits photo : Arnaud Baty
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