Les ‘Inclusifs’ et l’affaire Awada LA DIABOLISATION ET LA CENSURE

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Comme plusieurs observateurs l’ont souligné déjà, la poursuite intentée par Dalida Awada contre Philippe Magnan et le site Poste de veille, Louise Mailloux et le site Vigile.net, poursuite à laquelle est associé jusqu’au cou Me Rémi Bourget, le président de Québec inclusif, a ceci de particulièrement sidérant qu’elle origine de cette mouvance soi-disant ‘inclusive’ qui utilise depuis des mois, sinon des années, les pires anathèmes contre les militants et militantes laïques et qui ne se gêne pas pour les qualifier de ‘racistes, de xénophobes, d’islamophobes’, de ‘sexistes’, ‘d’extrême-droite’, et j’en passe.
La diabolisation

Judith Lussier
J’en ai moi-même fait les frais dès le début du débat sur le projet de charte de la laïcité sous la plume de Judith Lussier, une des quatre cosignataires du ‘Manifeste pour un Québec inclusif’. Visiblement mécontente de la réponse que nous avions adressée à Me Bourget qui, dans une tribune libre, faisait une analogie à la limite de l’indécence entre homophobie et ‘islamophobie’, Mme Lussier, après m’avoir interviewé pour le journal Métro le 25 septembre, mais n’ayant rien publié devant la solidité de nos arguments contraires aux siens, se lançait le 12 novembre dans une grande diatribe contre moi et le collectif LGBT pour la laïcité où les grands anathèmes des ‘inclusifs’ étaient repris.
Citant un auteur anonyme, Mme Lussier alléguait que ‘’Ce groupe diffuse, presque quotidiennement, des propos haineux sur les musulmans, y allant de généralisations abusives, de procès d’intention et de propagation de faux témoignages et pseudo-documentaires trouvés sur YouTube. Les affirmations insidieuses et fallacieuses sur l’islamisation des pays occidentaux et sur la violence qui serait inhérente à l’islam y sont courantes. Paradoxalement, les membres du groupe ont régulièrement recours à des discours qui proviennent de commentateurs d’extrême-droite états-uniens et européens.’’
Et sans pouvoir soumettre l’ombre d’une preuve à l’appui, ces propos devenaient les miens. ‘’Le plus troublant est qu’en public, aucun leader de la «communauté LGBT» ne critique les propos de M. Gagnon et de ses acolytes pour ce qu’ils sont : des propos racistes, xénophobes, islamophobes et même sexistes.’’
Des propos allégués sur un groupe Facebook ouvert dans le cadre du grand bouillonnement d’idées suscité par le débat sur la Charte, sur une question jamais vraiment abordée de front dans la communauté LGBT et encore moins sur la place publique, m’étaient imputés et généralisés sans aucun discernement à l’ensemble des membres du groupe.
Mme Lussier avait été obligée de se rétracter, ce qu’elle fit du bout des lèvres il va sans dire, et nous avions eu droit à une réplique à la demande du rédacteur-en-chef. Mais malgré cette reconnaissance du caractère injurieux de cette attaque, de nombreux partisans d’un ‘Québec inclusif’ ont continué à diffuser ce texte diffamatoire.
Loin de dénoncer ce torchon diffamatoire, alors que nous étions le seul groupe de la communauté LGBT qui osait briser le silence sur nos réalités dans ce débat, Québec inclusif en avait remis en nous accusant ‘’d’instrumentaliser la cause LGBT’’ tout en se frappant la poitrine en essayant de nous faire croire que ‘’Québec Inclusif se bat pour la défense des droits des minorités quelles qu’elles soient’’. C’est sûrement pour cette raison que le jour même de la Journée internationale contre l’homophobie et la transphobie, ce 17 mai, au moment où la communauté LGBT commémorait le 25e anniversaire du meurtre homophobe sordide du militant gai Joe Rose, Québec inclusif n’avait rien de mieux à dire sur sa page Facebook que de louanger la poursuite de Dalila Awada.
Tout un contraste aussi avec toutes les touchantes considérations que Mme Lussier peut avoir pour ‘la réputation’ de Mme Awada et les belles leçons qu’elle nous donne dans un billet à son sujet dans son blogue sur le site du journal Métro : « La tradition journalistique a toujours tenu la rigueur, la transparence et la véracité des faits en haute estime, mais surtout pour assurer de maintenir sa crédibilité.’’ Elle aurait peut-être pu nous préciser à quel niveau elle se situe elle-même en la matière?
Louise Mailloux, une militante féministe, laïque, ouvertement bisexuelle, qui fait aujourd’hui l’objet de la poursuite bâillon intentée par Dalila Awada, a elle aussi fait les frais de cette campagne de dénigrement. Alors qu’elle se présentait pour le Parti Québécois dans Gouin, on est allé jusqu’à l’accuser de nazisme, rien de moins.
Et si on mettait le débat en perspectives

Le délire des ‘inclusifs’ sur le soi-disant caractère ‘raciste, xénophobe, islamophobe’ de l’appui des militants et militantes pour la laïcité au projet de Charte est particulièrement évident quand on le met en perspective : ils accusaient de ‘racisme et de xénophobie’ la même femme, Pauline Marois, et le même parti, le Parti Québécois, qui ont permis au Québec de franchir le plus grand pas des dernières décennies en matière d’intégration, de laïcité et de respect de la liberté de conscience : la déconfessionnalisation du système scolaire québécois. Une déconfessionnalisation qui a mis fin aux privilèges des religions chrétiennes, catholiques et protestantes et qui a ouvert la voie à la prise en compte des réalités des minorités sexuelles ostracisées depuis des millénaires par les principales religions.
Ils accusaient et accusent de racisme et de xénophobie les mêmes personnes qui militent entre autres contre la prière dans les conseils municipaux et les cours de religion dans les écoles. Ce sont là toutes des mesures qui s’attaquent principalement aux privilèges des religions majoritaires au Québec et au Canada. Comment peut-on qualifier de ‘racistes’ et de ‘xénophobes‘, ceux-là même qui, tout en étant blancs et éduqués dans la religion chrétienne, se sont attaqués aux privilèges des religions de la majorité blanche et chrétienne du Québec et du Canada?
dalida awada

Féministe… et musulmane
Alors que les militants et militantes laïques défendent depuis des décennies un discours consistant sur la question, on ne peut pas en dire autant des partisans de la ‘laïcité inclusive’. Ceux-ci sont plutôt adeptes du double discours et de l’ambiguïté. Devant l’ampleur de leurs contradictions, on ne peut se surprendre de leur propension à vouloir censurer toute critique.
Et ceci se reflète dans la poursuite de Dalila Awada. D’une part, dans toute son action, Mme Awada dénonce l’association faite entre sa position en faveur du port de signes religieux et l’intégrisme religieux ou son implication alléguée dans la mouvance islamiste. Elle s’y présente comme une militante féministe et pour la laïcité. Mais elle prend grand soin de passer sous silence son implication dans tout ce qui est à caractère musulman, que ce soit le féminisme musulman, l’Association Bridges ou le Centre communautaire musulman de Montréal. Si elle nie tout lien direct avec Présence Musulmane, le Congrès musulman canadien ou la Ligue islamique mondiale, elle ne nie pas pour autant son implication dans l’Association musulmane Bridges qui pratique la ségrégation sexuelle, ni sa participation au Centre communautaire musulman de Montréal dont l’imam chiite Ali Sbeiti a été formé en Iran des Ayatollahs. Pourquoi taire cet aspect pourtant évident de sa personnalité qui est à la base même de son engagement dans le débat sur la laïcité?
Est-ce qu’on doit se surprendre quand on entretient une telle ambiguïté de faire l’objet de suspicions? Comment peut-on être militante féministe et adhérer à une religion des plus résolument patriarcales sur cette planète et en défendre un symbole de soumission des femmes aussi évident que le voile islamique, fréquenter une association qui pratique la ségrégation sexuelle, posent avec raison de très nombreuses féministes ici et à travers le monde? Comment peut-on être pour la laïcité de l’État tout en préconisant le libre affichage de symboles de religions porteuses de discrimination envers les femmes et les minorités sexuelles, se demandent plusieurs? Nos ‘féministes musulmanes’ comme Dalila Awada ne font rien pour répondre vraiment à la question.
Dans la communauté LGBT, la question du voile islamique ne fait pas l’objet d’un grand débat. Je n’ai jamais rencontré dans cette communauté des lesbiennes, des bisexuelles ou des transsexuelles portant le hidjab. On y est surtout préoccupé par le retour multiforme de religions résolument homophobes qui profitent de toutes les ouvertures notamment celles offertes par le caractère ambigüe de la ‘neutralité religieuse’ de cette monarchie constitutionnelle de droit divin qu’est le Canada, une monarchie qui garantit la liberté de religion et de conscience, mais reconnait aussi la suprématie de Dieu, qui garantit dans ses lois un statut privilégié aux religions, et aussi par le biais du ‘multiculturalisme’.
Mais nous sommes très certainement intéressés à savoir ce que pensent ces féministes se réclamant d’une des religions les plus activement homophobes sur la planète, de nos droits et de la nécessaire lutte à l’homophobie. Le féminisme a été depuis des décennies une alliée et une inspiration pour le mouvement de libération LGBT. Il est naturel que nous nous interrogions quand on veut adapter cette idéologie au goût des religions aussi crûment patriarcales et homophobes que les religions catholique ou musulmane.
Et comment ne pas le faire?
Lors de la comparution devant la Commission Bouchard-Taylor, l’organisme Présence musulmane dont la ‘féministe musulmane’ Asmaa Ibnouhazir était porte-parole, tenait ce genre de double discours. Devant la Commission, l’organisme affirmait son attachement à la charte québécoise et notamment à l’interdit de discrimination y compris en matière d’orientation sexuelle. Il affirmait de plus dans un paragraphe abordant la hiérarchisation des droits que ‘’par ailleurs, dans chaque état démocratique, existent des lois civiles et criminelles dont le but est, entre autres, de protéger les individus de toute agression morale ou physique. Il est alors évident qu’aucune pratique religieuse ou culturelle destinée à nuire expressément à autrui ne peut être tolérée.’’
En 2009, quelques jours après l’annonce par le gouvernement du Québec d’une subvention destinée à la lutte contre l’homophobie parmi les communautés culturelles, l’organisme mettait en ligne un texte de Tariq Ramadan, son maître à penser, où cet islamiste libéral affirmait qu’aucune courant de l’Islam ne saurait accepter l’homosexualité et énonçait une position assez identique à celle de l’Église catholique. Confrontée à ce fait lors d’un Rassemblement souverainiste pour un Québec inclusif organisé par Québec Solidaire le 20 octobre dernier où elle prenait la parole, Asmaa Ibnouhazir, aujourd’hui porte-parole de la Collective des femmes musulmanes, a prétendu ne pas se souvenir de cette prise de position de l’organisme qu’elle représentait jusqu’en 2008. Elle affirmait du même souffle ne pas voir de privilèges religieux dans l’article 319.3.b du Code criminel canadien qui protège ceux et celles qui font de la propagande haineuse en se basant sur des opinions ou textes religieux… Tout un contraste avec la beau discours tenu en 2007 contre la ‘hiérarchisation des droits’! Mme Ibnouhazir n’a de toute évidence aucun problème avec les privilèges religieux qui permettent d’attaquer la dignité des personnes LGBT en toute impunité en s’appuyant sur le prêchi-prêcha religieux.
Cette Collective des femmes musulmanes, Dalila Awada ne peut prétendre ne pas la connaitre puisqu’elle cosignait sa déclaration ‘Pas en notre nom’ contre le projet de Charte.
Mme Awada y allait elle-même du même genre de beau discours alambiqué sur les femmes musulmanes voilées et l’homosexualité dans le cadre du débat sur la Charte. Sur son blogue ‘Les femmes musulmanes doivent être sauvées’ sur Voir.ca, elle déclarait le 12 février :
‘’Un exemple tout simple, mais qui est revenu souvent dans le contexte actuel, celui de l’homosexualité. Le 15 janvier dernier, lors de la commission parlementaire, le ministre Drainville a repris un exemple fictif stipulant qu’il serait embarrassant pour un jeune homosexuel rejeté par sa famille musulmane de se retrouver face à une infirmière voilée. Cet exemple sous-entend qu’il existe un parallèle inévitable entre le fait d’afficher sa religiosité et le fait d’être frileux face à l’homosexualité.
N’est-il pas venu à l’idée du ministre que cette infirmière n’est peut-être non seulement pas homophobe pour deux sous mais qu’en plus elle peut être une militante assidue qui œuvre au sein de sa communauté religieuse et culturelle pour une mouvance positive de certains mœurs et l’acceptation de la diversité sous toutes ses formes? (…)
En fait, tout employé a un bagage d’expériences différent et cela n’ampute en rien l’objectivité ainsi que le professionnalisme de leur démarche. Au contraire, pourquoi ne pas voir cette diversité chez les fonctionnaires, même visible, comme un atout supplémentaire à l’institution dans laquelle ils œuvrent et non pas comme une lacune qu’il faut gommer à tout prix? Car le problème n’est pas dans l’employée en question, mais bien dans les préjugés que nous nourrissons à son égard.’’
On est ici dans Alice au pays des Merveilles. Si Mme Awada en connait tant de ces femmes voilées qui sont des ‘militante(s) assidue(s) qui œuvre(nt) au sein de (leur) communauté religieuse et culturelle pour une mouvance positive de certains mœurs et l’acceptation de la diversité sous toutes ses formes’, peut-elle nous indiquer l’adresse de la mosquée la plus proche où nous pouvons, gais ou lesbiennes, nous marier? Elle doit bien en connaître une? Une seule?
Le problème serait, selon elle, dans les préjugés que nous nourrissons à l’égard de ceux affichant avec ferveur leur adhésion à des religions qui sont homophobes depuis la nuit des temps. Ne serait-ce pas plutôt à ces communautés religieuses d’afficher leur ouverture si elles veulent changer la perception à leur égard? Il faut quand même une bonne dose de sans gêne pour renverser ainsi le problème.
De plus, s’il n’y a aucun problème de professionnalisme et que tout le monde est objectif comme le prétend Mme Awada, on pourra se demander pourquoi la Commission des droits de la personne a jugé nécessaire de faire un rapport complet sur la question de l’homophobie où il est largement fait état des violations des droits ou de l’accueil pour le moins déficient des personnes LGBT dans les divers services publics? Un rapport où on fait état d’une situation que Mme Awada connait peut-être, celle des jeunes LGBT provenant de familles originaires du Liban et où il est dit :
En raison du degré d’hostilité envers l’homosexualité dans leur communauté d’origine, il n’est pas rare que les personnes homosexuelles et bisexuelles des communautés culturelles soient rejetées et exclues par leur famille et leur communauté. Les personnes dont l’orientation homosexuelle ou bisexuelle est connue sont souvent victimes de violence psychologique et physique. En général, le coming out entraîne un bris des liens avec la communauté d’origine, allant même, parfois, jusqu’à mettre en danger la vie de ces personnes. Dans la communauté libanaise, par exemple, on rapporte que des personnes soupçonnées d’homosexualité et d’avoir ainsi « enfreint l’honneur de la famille » courent le risque d’être assassinées lors d’un séjour au Liban. En raison de ce climat de peur et de violence, la visibilité publique de l’homosexualité est difficile à actualiser dans plusieurs communautés. Les personnes homosexuelles et bisexuelles qui en sont issue choisiront de dissimuler leur orientation sexuelle pour conserver leur place dans la famille et dans la communauté. Plusieurs personnes issues des communautés culturelles hésitent à faire appel aux services offerts, que ce soit par les organismes communautaires, le réseau de la santé et des services sociaux ou les autres services publics, craignant le dévoilement de leur orientation sexuelle à leur entourage et la discrimination qui pourrait s’ensuivre dans leur famille et leur communauté. Elles préfèrent s’en remettre au soutien obtenu de la part d’un cercle restreint d’ami-e-s, souvent de même origine. Ce fonctionnement en réseau relativement fermé peut contribuer à l’isolement et au déficit d’intégration sociale d’un bon nombre de personnes de minorités sexuelles des communautés culturelles.’’
Cela pourra peut-être permettre à Mme Awada de comprendre pourquoi un jeune musulman expulsé de sa famille ne se sentira pas nécessairement en confiance avec une intervenante voilée?
On pourra aussi se demander par quel heureux hasard parmi les rares personnes se battant encore ouvertement contre les droits LGBT les dévôts des différentes religions occupent la place d’honneur?
Là encore, les préoccupations pour les discriminations qu’on devrait s’attendre de voir chez des féministes viennent de prendre le bord dès que la sacro-sainte liberté de religion des musulmanes est en jeu. Comment de telles ‘féministes’ peuvent-elles avoir de la crédibilité à nos yeux quand elles sont incapables de prendre la défense de ceux et celles qui sont et ont été opprimées depuis des siècles, sinon des millénaires, par leurs propres religions? Comment ne pas se poser des questions sur le sens véritable de leur implication quand on voit leur silence sur ces enjeux qui sont bien de notre temps alors qu’on voit ressurgir un peu partout dans le monde le fondamentalisme religieux qui s’attaque à nos droits, tout un contraste avec leur implication à fond de train pour défendre leurs privilèges religieux?
Si prompts à affubler leurs opposants de tous les pires anathèmes et à les diaboliser, nos ‘Inclusifs’ sont infiniment plus chatouilleux quand on explore leurs contradictions. Mais comment pourrait-il en être autrement? Quand on part en croisade pour défendre la pôvre liberté de religion menacée par la laïcité, quand on doit désespérément faire taire la longue histoire de discrimination dont sont porteuses les religions pour renverser les rôles et crier à la discrimination, peut-on faire autrement que de répéter la pratique millénaire du dogmatisme religieux : la diabolisation et la censure.

André Gagnon