L’entrevue: MICHEL LEMIEUX – VICTOR PILON, LES ALLUMEURS D’IMAGINATION

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Voilà 30 ans que Michel Lemieux et Victor Pilon créent des spectacles multimédias partout dans le monde. 30 ans à nous faire partager leur univers illimité de l’imaginaire, à la fois artisans poètes et avant-gardistes numériques. Là où le temps et l’espace sont toujours utilisés à bon escient, comme pour contrôler et contenir tous les feux d’artifices de leur esprit féerique sur une scène, pour combler nos cœurs et nos yeux.

Diplômé en arts visuels à l’École des Beaux-Arts d’Ottawa, Victor s’est d’abord révélé par la photographie. Multidisciplinaire par excellence, il est metteur en scène, scénographe, concepteur visuel et photographe au sein de la compagnie 4D Art.

Michel Lemieux, lui, vient de l’École Nationale de Théâtre du Canada. Dès le début de sa carrière, ses performances ont captivé la scène internationale par son originalité, exprimant sans concession ni limite sa créativité révolutionnaire. À la fois concepteur, scénographe, metteur en scène, compositeur, performeur et vidéaste, il complète le tandem et codirige avec Victor 4D Art, compagnie qu’il a fondée en 1984.

Lorsqu’on découvre l’un de leurs spectacles, qui compte déjà plus d’une trentaine de productions à ce jour, on est tout de suite happé par la surprise et l’émotion, retrouvant l’émerveillement de notre enfance tout en rallumant la flamme d’une passion plus mature de nos cœurs d’adulte. Cette complexité de sentiments vient de la générosité de ces deux artistes touche à tout, empreints de la tradition du théâtre jusqu’aux conceptions numériques et interactives. On demeure subjugué et immergé dans ce rêve éveillé qu’ils provoquent, tel un voyage entre la vie et la mort sans perdre le plaisir et l’énergie de la fête.
D’ailleurs, le Musée des Beaux-Arts de Montréal rend hommage à ces illusionnistes ludiques avec l’exposition Territoires Oniriques qui parcoure leur trente années de création, du 1er mai au 31 août. La directrice générale et conservatrice du MBAM, Nathalie Bondil, a joliment défini l’émotion qui nous traverse lorsqu’on découvre l’envoûtante installation des deux artistes au Musée « Ce sont des radiographies de nos âmes ».

À la fin de ma visite, je n’ai eu qu’une envie : rencontrer ses jongleurs du surréalisme.

Norman_2007

Norman_2007

Difficile de décrire vos spectacles, tant les genres et les émotions diverses s’y bousculent. Comment gérer ces créations multidisciplinaires ?

Victor Pilon. Le choc réside dans l’expérience de faire cohabiter l’illusion et le réel qui provoque la confusion du spectateur. Il plonge alors dans l’émerveillement de l’enfance. En utilisant toutes les techniques au service de notre imagination, on évolue avec le monde qui nous entoure. Le corps lui-même se virtualise de plus en plus.

Michel Lemieux. Il n’y a pas de limite lorsqu’on est artiste, on utilise tous les moyens d’expression pour aller chercher les choses qui sont au delà des mots mais dans le ressenti. L’interaction entre les comédiens et les images projetées m’impressionnent encore. Et la musique est aussi hyper importante dans nos productions.

Vous travaillez pour des œuvres intimistes comme pour des superproductions, n’est ce pas un peu déstabilisant ?

V.P. Nous avons toujours travaillé sur des projets différents les uns des autres. Il y a des avantages et des inconvénients dans chaque type de productions. Passer d’une équipe de 150 à 3 personnes, selon le projet, est très nourrissant. On apprend énormément des libertés et des contraintes.

M.L.En général, on nous laisse carte blanche. On a toujours eu cette liberté dans nos réalisations puisque, dès le début, nous avons commencé par nos propres productions. On est alors venu nous chercher pour des collaborations.

Mais il nous est déjà arrivé de nous retirer d’un projet. Il y a eu aussi des projets avortés qui auraient pu être fabuleux !

V.P. On s’investit dans une production pendant plusieurs années alors il faut y croire à cent pour cent.

Delirium_2006

Delirium_2006

Après toutes ces productions acclamées, ces œuvres partagées et ces expériences réussies, le doute ne vient jamais vous hanter lorsque vous commencez une nouvelle aventure ?

V. P. Le doute est toujours là ! À cause des attentes. Le public comme les collaborateurs connaissent notre travail, donc ils en veulent plus. On ne détient pas la vérité, on peut se tromper. Notre priorité est de rester sincères dans nos créations et de ne pas se répéter.

D’ailleurs, l’exposition réalisée pour le Musée des Beaux arts de Montréal représente des centaines d’heures de travail. Un travail de mémoire et de construction. Des images aux accessoires de nos productions, avec les détails des étapes et du processus de nos créations.

M.L. Nous avons replongé dans les états créatifs où nous nous trouvions à l’époque de chacune des œuvres. Quand il a fallu exposer toute notre histoire, on s’est senti fébrile car vulnérable de montrer tout notre travail.
Ma plus grande crainte était qu’on voit toutes les images cohabiter et qu’il n’y ait aucune cohérence dans notre travail car, comme disait Michel Tremblay, « La mémoire est une tricheuse » et là, l’autoportrait est une vérité qui aurait pu nous déranger.

Lemieux et Pilon en création

Lemieux et Pilon en création

En tant que gais, comment vous impliquez vous dans la communauté ?

V.P.J’étais au conseil d’administration de Divers/Cité pendant cinq ans et j’ai participé à plusieurs Black & Blue. En 2000, j’ai réalisé le Ruban d’Espoir pour la Fondation du Bad Boy Club de Montréal. Le terrain du Stade Olympique a été recouvert de 34 000 bougies rouges et blanches formant le ruban du sida dédié à la mémoire des personnes décédées et à celles atteintes par la maladie. C’est rare de faire une œuvre qui est unanime et touche aux cœurs des gens. Une contribution dont je suis fier pour la communauté.

M. L.Bien que j’ai toujours été ouvertement gai, je n’ai jamais eu besoin de l’afficher dans mon travail. Bien sûr, je n’aurai pas réalisé ce que j’ai réalisé si je n’étais pas gai mais notre art parle à toutes les populations, toutes catégories confondues et nos thématiques sont universelles.

Existe t’il des problèmes d’égo à gérer lorsqu’on travaille toujours en tandem ?

M. L.Absolument pas car on se complète dans nos différences. Moi, je suis dans le temps avec la musique, les montages vidéos, Victor, lui, est dans l’espace avec les formats, les maquettes, les écrans. On communique beaucoup et on se motive, on se provoque et on se pousse l’un et l’autre. C’est la même chose avec nos collaborateurs, comme les chorégraphes ou les dramaturges, ils imposent un consensus dans le projet que nous réalisons en commun. Et bien que les possibilités créatives soient illimitées, il y a toujours un moment il faut trancher, tout en gardant l’esprit ouvert.

Continuum_Espace pour la vie_2013

Continuum_Espace pour la vie_2013

En regardant le chemin parcouru, riche en succès et expériences, qu’est ce qui a le plus influencé vos choix et vos décisions?

M. L.Les rencontres ont été déterminantes sur notre parcours. Il y a cinq ou six rencontres qui influencent tes choix et déterminent ta vie.

Orfeo_1998

Orfeo_1998

Des influences culturelles multiples ont aussi nourri ce duo magique, de Jean Cocteau au scénographe Josef Svoboda, en passant par Peter Gabriel, Carbone 14 et le chorégraphe Édouard Lock, entre autres.

Le travail constant de ses sculpteurs d’émotions et manipulateurs de technologies les emmèneront bientôt dans le Vieux Montréal sur un projet qui incite à la curiosité tout en célébrant l’histoire de la ville avec le dramaturge Michel Marc Bouchard pour Cité Mémoire en 2015. Et un documentaire, Au delà de l’Image, sur ARTV leur sera consacré le 1er juin, pour le plaisir de les connaître davantage.

Car on ne se lasse pas  de parler avec ces deux enfants de la constellation artistique. On ne se lasse pas de l’énergie presque juvénile et gourmande de Michel Lemieux, comme du calme charmeur et structuré de Victor Pilon. Tous deux intarissables sur l’art, la beauté du monde et l’éveil des esprits.

Ceux là même qui nous ont conquis avec Les Nuits de Montréal, les spectacles d’Orféo, Grand Hôtel des Étrangers, Norman, Starmania Opera, Delirium avec le Cirque du Soleil, Continuum au Planetarium Rio Tinto, La Belle et La Bête et Icare.

Qui mieux que ce tandem chanceux de s’être trouvé, de s’être aussi bien réalisé et d’être des artistes accomplis, pour se définir eux-mêmes au mot de la fin :
« Nous sommes des allumeurs d’imagination !»

Richard Des Lys

Ce soir sur ARTV: AU DELÀ DE L’IMAGE

Diffusion dimanche 1 juin à 20 h 30
Rediffusions mardi 3 juin à 1 h et à 14 h
Dimanche 8 juin à 14 h