Le Villageois du mois: Denis Brossard, l’homme de l’ombre

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Denis Brossard SDC Village gai

Son discours, le 1er juin, lors de la conférence de presse Aires libres 2011 a été bref. Passé après les hommes politiques, Bernard Plante et les représentants des commanditaires, Denis Brossard s’est contenté d’énoncer quelques généralités et d’adresser des remerciements. Tout juste a-t-il répondu à la petite plaisanterie de son compère : Plante : « Souhaitez-lui son anniversaire, il fête aujourd’hui ses 50 ans »; Brossard : « Je signale que Bernard Plante fêtera ses 50 ans lui aussi, dans trois mois ».

L’homme est décrit comme discret. Il l’aura encore prouvé à cette occasion. On le dit aussi un peu brut de décoffrage. Il se montre pourtant souriant et affable quand, confortablement assis sur une banquette du Cabaret Mado, il se prête au jeu de l’entrevue-portrait-je raconte ma vie.

La promotion de l’art comme objectif

Cette figure majeure du quartier gai de Montréal est à l’origine, en juillet 2006, de la création de la Société de développement commercial du Village. « Avant il n’y avait rien ou presque. Il nous fallait un outil si on voulait construire beaucoup de choses. Or, qui dit SDC, dit taxe que la Ville utilise pour constituer un budget grâce auquel, du coup, on peut mettre en place le développement de la zone », détaille-t-il.

Aires libres fait partie de cette stratégie. L’initiative, lancée il y a quatre ans, a une vocation artistique. Les débuts ont été hésitants, le nom de l’événement a changé en cours de route, mais pour Denis Brossard, avec sa quatrième édition, le but est atteint : « Aires libres permet de donner un lieux aux artistes pour qu’ils s’expriment pleinement. À moyen terme, il s’agit même de développer une permanence culturelle dans le Village », insiste-t-il, donnant en exemple l’animation de la place Amherst qui se restera là toute une année.

Pour arriver à cette réussite, il a fallu beaucoup de travail, de coordination et de diplomatie. Concernant le dernier volet, c’est Bernard Plante qui est passé à l’action. « Il est parfait pour cela. Je suis bon pour expliquer, donner une vision à un projet. Quand on en arrive aux sphères politiques, où tout le monde est tatillon, voit tout comme des problèmes et non des défis, ça me rend fou. J’admire LA politique mais LE politique me désespère. Bernard a une patience que je n’ai pas », indique Denis Brossard.

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Tournant dans les années 90

Rien ne disposait ce dernier à se lancer dans une telle aventure. Pas très militant dans ses premières années, ce Montréalais de naissance dresse un portrait de parents quasi parfaits, acceptant « avec une simplicité totale » l’homosexualité de leur fils.

Alors qu’il mène une carrière d’éclairagiste dans le milieu du spectacle, les ravages de l’épidémie du VIH/Sida marquent un tournant dans sa vie. Son meilleur ami meurt « plus de l’AZT que du virus lui même. C’était l’époque où l’on donnait des surdoses car on ne savait pas vraiment ce qui se passait », se souvient-il.

La disparition l’amène à se diriger vers le milieu associatif. Il passe neuf ans au Bad Boy Club Montréal (BBCM), organisme à l’origine du Black&Blue et qui récolte des fonds pour la lutte contre le virus. Il consacre ensuite autant de temps au Bal en Blanc, avant là encore de changer de cap. « Je me lasse toujours au bout d’un certain temps. Dans mon travail comme en amour », ajoute-t-il en riant.

Depuis neuf ans, il a ainsi entamé l’aventure du Cabaret Mado, un « projet qui s’est réalisé simplement. On m’a parlé d’un local puis j’ai rencontré Luc Provost [la célèbre drag queen Mado NDLR.] On avait la même idée de quoi faire de ce lieu ».

Chinoiseries

Avec cet établissement et Aires libres, Denis Brossard a apposé son empreinte sur la physionomie actuelle du Village. Un aspect trop commercial et superficiel, disent certains. « Je ne comprends pas ce genre de reproches, répond-il. La piétonisation a ouvert le Village, a amené des familles et des poussettes. Donc il y a désormais une vraie vie de quartier et pas seulement des commerces. ».

Il admet cependant avoir mené, dans un premier temps, une action où le drapeau gai se trouvait moins mis en avant afin « d’enlever l’image de ghetto que possédait le Village. Il fallait le désenclaver. Pas besoin d’être chinois pour habiter dans le quartier chinois ».

Pour appuyer son propos, Denis Brossard rappelle que, maintenant que « l’ouverture » de la zone serait acquise, la SDC a dernièrement opéré un retour vers des symboles plus « gais ». « Les boules roses sont critiquées par certains parce qu’elles seraient caricaturales. Moi j’aime ça, je n’en ai pas honte. On fera dans le même style prochainement avec des oriflammes représentant les couleurs de l’arc-en-ciel accompagnées de citations de personnalités GLBT ».

Voyage, voyage

Pas question donc de céder aux critiques sur un manque d’engagement militant : « La SDC a appuyé l’idée de l’arrivée d’un centre communautaire dans le Village. Si ce n’est pas encore le cas, c’est parce que le projet est bloqué au niveau politique et économique. » À ses yeux, le quartier gai de Montréal reste « une bouffée d’air frais pour plein de jeunes qui arrivent des régions. Peut-être un jour, le Village ne sera plus nécessaire car l’homosexualité sera totalement acceptée. Mais, avant de voir ça, j’ai le temps de mourir 400 fois ».

Maintenant que l’objectif Aires libres est en passe d’être atteint, et que bientôt « le bébé marchera tout seul », ce fan de Zilon, Yunus Chkirate ou Marc Seguin va s’atteler à enraciner l’aspect culture dans la vie gaie montréalaise. L’étape suivante sera de voyager, « chose que je n’ai plus faite depuis longtemps », souligne-t-il. Le tout tranquillement et loin, bien loin des médias.

Crédits photo: César Ochoa.
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