Le monde effroyablement beau d’Otto Dix

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Otto DixÀ la veille de 1914, Nietzsche met de l’avant l’idée d’une l’humanité qui doit se surpasser et l’avènement du surhomme. On  assiste alors à l’émergence d’une nation germanique (dont fait partie Otto Dix) qui se croit invincible et qui, gonflée d’orgueil, part en guerre contre la Russie, la France et l’Angleterre.
La technologie est en train de changer : les mitrailleuses, les grenades et l’artillerie lourde transforment les soldats en chair à canon. Otto Dix dépeint les ravages de la guerre dans les tranchées avec ses corps déchiquetés et déshumanisés sur des fils barbelés. Une peinture insupportable qui anticipe le travail des photographes de guerre, comme Robert Capa lors du débarquement de Normandie.

Avènement de la « nouvelle objectivité »

L’Allemagne alors en pleine mutation vit un effondrement social, politique et économique après la défaite, et Otto Dix continue son chemin de croix en explorant la condition humaine et en la peignant de manière nue et crue, « presque sans art », comme il le dira lui-même plus tard. Ce sera l’avènement du mouvement artistique qu’on allait appeler « la nouvelle objectivité ».
Loin de la vision du surhomme, il peint des soldats amputés qui font la manche et une faune qui va au bordel afin d’oublier une vie d’après-guerre extrêmement dure. Les veuves des soldats se prostituent pour survivre. Une sexualité mécanique et tarifée se met en place, d’où émergera le phénomène d’une nouvelle femme libérée sexuellement. C’est ce que montre la peinture de Dix.
Après la violence insoutenable de la guerre, la violence larvée et laide d’une société allemande en pleine déliquescence servira de terreau au parti national-socialiste et au totalitaire Troisième Reich. On danse la faim,
l’hystérie, l’angoisse, la voracité, la panique et l’horreur. Le périple artistique d’Otto Dix fait un curieux crochet du côté des crimes sexuels. Beaucoup de veuves, beaucoup de prostitués, hommes et femmes, dans une société décadente, voilà qui développe le phénomène des crimes sexuels, que l’artiste étalera de manière implacable sur la toile.

Ennemi d’Adolf Hitler

Parallèlement, Dix développe un art du portait avec une aptitude exceptionnelle à souder les détails et attributs physionomiques pour faire naître des portraits particulièrement expressifs, à la limite de la caricature. Cela fait de l’artiste allemand l’un des plus grands portraitistes des années 20. Pour lui, « chaque personne a sa couleur spécifique qui a une incidence sur l’ensemble de la toile. L’essence intime de chaque homme s’exprime dans son apparence ; l’extérieur est l’expression de l’intérieur […] l’extérieur et l’intérieur sont identiques ». En découlent des portraits troublants de vérité où les couleurs définissent les traits de caractère.
En 1935, c’est le début de la rupture lorsqu’Adolf Hitler affirme que « la mission de l’art n’est pas de se vautrer dans la crasse pour le plaisir de la crasse, de peindre l’être humain uniquement dans un état de putréfaction, de dessiner des crétins comme des symboles de maternité ou de présenter des idiots difformes comme des modèles de force virile ». Ce message s’adresse tout particulièrement à Otto Dix qui dans sa peinture défigure à l’acide la vision esthétique de l’art allemand tant désirée par le Troisième Reich.

La plus belle exposition du musée en 2010

En 1937, Hitler met en place une exposition sur l’art dit « dégénéré » afin de montrer précisément ce que l’art allemand ne doit pas être. La plupart des 650 œuvres présentées seront ensuite détruites. Otto Dix quittera la scène publique et urbaine pour la campagne et finira sa vie en peignant des paysages apaisés, à la « Bruegel », pour se rapprocher des maîtres de la Renaissance.
Otto Dix a retranscrit froidement, presque de manière détachée, les horreurs de la guerre et leurs effets irréversibles produits sur une société civile allemande en perdition dans laquelle prend vie la bête hideuse du Troisième Reich. Annonciatrice, sa peinture fait notamment écho à celle de Francisco Goya, notamment à la célèbre toile intitulée les Fusillés du 3 mai. L’artiste espagnol avait dit : « Le sommeil de la raison engendre des monstres ».
Otto Dix a peint de manière crue un monde surréaliste et déraisonnablement beau. Un monde qui a inspiré la plus belle exposition 2010 du Musée des beaux-arts de Montréal, avec une mise en scène chronologique et historique intelligente, qui propose avant tout une incursion effrayante dans l’Allemagne des années 20.
ROUGE CABARET
Le monde effroyable et beau d’Otto Dix
24 septembre 2010 -2 janvier 2011
Pavillon Jean-Noël Desmarais, niveau 3
1380, rue Sherbrooke Ouest
H3G 1J5 Montréal
514.285-2000