Le chorégraphe Thomas Lebrun présente TROIS DÉCENNIES D’AMOUR CERNÉ

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En 2013 en Occident, et ce depuis 1981, l’amour est «malade et damné » comme le chantait Barbara. À partir des années sida, nous n’aimerons plus jamais comme avant ; lla sexualité est en deuil, le corps aussi. Triste retour au 19e siècle syphilitique et, avec cette peur d’aimer, la peur inévitable de l’Autre ressurgit. Peur de ce que l’Autre peut laisser en nous (virus), de l’indélébile marque et de l’irréparable influence qu’il peut avoir sur notre corps et notre pensée. Comme dans toute post-épidémie, le vrai chamboulement est d’ordre émotif. C’est cette réalité de tournant de millénaire que le chorégraphe Thomas Lebrun aborde dans son spectacle de danse contemporaine Trois décennies d’amour cerné présenté à l’Agora de la Danse cet automne.

Si nos corps se sont fragilisés, nous nous sommes émotivement endurcis. « Il faut se protéger, » nous a-t-on répété. Pourtant, comment envisager le couple, le désir et l’avenir dans cette sur-protection face à l’Autre, dans cettevulnérabilité et cette peur de s’abandonner ? Où se situe la tendresse après un traumatisme sexuel si fort ? Faut-il aussis’en protéger ? Et pourrions-nous parler d’une nouvelle sensualité, d’un nouveau toucher qui dépasserait l’érotiquepour se réinventer fraternel? Deux êtres qui se savent en danger mais qui résistent à la peur ensemble, côte à côte, l’un contre l’autre. Le philosophe Jean Baudrillard réfléchissait déjà cette fragilisation émotive en 1990 lorsqu’il lança son
« Nous sommes tous immuno-déficitaires ». Nous sommes tous émotivement atteints par le ravage sexuel, médical,culturel, politique et philosophique qu’a été le sida. Nous sommes tous fragilisés, traumatisés, transformés par ce virus qui n’a pas seulement tué massivement la jeunesse de la fin du 20e siècle mais qui a aussi contaminé la vision actuellede la sexualité et de l’intimité. C’est pourquoi le sida a cecide fédérateur qu’il rassemble une génération toute entièrenourrie au risque et au doute. Nous sommes tous immunodéficitaires.Nous sommes tous des « contaminés ».

‘’Dans les années 80, quand on a commencé à parler d’une maladie sexuellement transmissible et meurtrière,
je devenais un adolescent hanté, explique le chorégraphe Thomas Lebrun. ‘Hanté par l’inconnu, par l’incompréhension, par la différence, par la découverte de l’autre, par l’idée de la confiance en l’autre. Comment vivre sereinement sa sexualité dans cette vie cernée par la crainte et l’idée de la mort, comment sepermettre d’aimer d’un amour cerné ?’’

troisdecennies2’Aujourd’hui, le sida n’a plus le même visage, la même représentation… On le connaît mieux car on a appris à le
côtoyer. Je ne veux pas, par cette pièce, critiquer les différentes réactions ou positions face au virus. Elles sont propres
à chacun.C’est le corps, ici au coeur du propos, que je veux faire parler. Celui qui permet, qui craint, qui jouit, qui a peur, qui transmet, qui vit, qu’on implique, qu’on utilise, qu’on porte. Cette pièce convoque l’intime de toute une génération, implique le poids de notre société, interroge un regard occidental sur trois décennies d’amour cerné.’’ Conclut-il.

troisdecennies3Le corps du danseur est devenu très tôt une figure artistique importante dans ce qui fut reconnu plus tard comme le « sidart ». Le danseur a ceci de troublant qu’il allie traditionnellement force et beauté ; une beauté toute relative puisqu’elle répond aux critères médicaux et, plus largement, scientifiques de la perfection corporelle. Même si le danseur a un « corps détruit et en souffrance par essence» comme la sociologue de la danse Sylvie Fortin l’a observé, cette souffrance vient d’un travail du corps qui exceed toutes limites et en devient exemplaire. Pourtant, ici, les muscles deviennent trompeurs : à la maigreur qui rassure habituellement le regardeur sain parce qu’il peut rapidement identifier le corps à risque, s’oppose la musculature belle et désirable d’un corps fantasmé et sublimé, corps pourtant dangereux qui incarne la contagion. Nous sommes confrontés alors à une tension entre l’idéalisation de la danse en Occident et la connotation négative de la pathologie, qui renvoie inévitablement aux historiques croisés de la danse et de la maladie et aux danses purgatives de Saint-Guy où les membres du culte dansaient autour des malades dans l’espoir de les secourir – à la limite de l’hystérie.

Lebrun illustre cette adaptation de l’amour face à cette maladie en tableaux avec cinq danseurs. ‘De risques, serait le solo de l’apparition, de la frénésie et de l’effroi, du face à face avec le danger.De peur, le duo victime ou témoin, de la crainte de l’autre et de l’acte, mais que le désir emporte. De doute, celui d’une percée de lucidité alarmante, d’une errance contractée, d’une introspection envahissante et destructrice. De solitude, serait le solo d’un certain abandon volontaire, car mieux vaut choisir être seul que prendre des risques, que d’affronter encore ses peurs et ses doutes…’ ’ Explique-t-il. ‘Cinq danseurs pour incarner les époques et les lieux, pour interroger cette présence imposée qui cerne nos actes et nos pensées, et qui perturbe, depuis trois décennies, une certaine liberté de la jouissance.’

Aujourd’hui médiatiquement oublié par l’Occident, le sida a pourtant radicalement modifié le corps postmoderne. On ne jouit plus comme on jouissait il y a trente ans. On ne désire plus comme nos parents désiraient. Faire l’amour n’est plus un acte naïf et innocent au 21e siècle. Le victimart des années 1990 décrié par la critique, qui dénonçait
la difficulté de critiquer objectivement une esthétique qui suscite la pitié, n’est plus de rigueur en 2013 où le sida reprend un cours médical plus conventionnel, où l’École, l’État, la médecine, nos parents, ont participé à rendre docile le corps d’aujourd’hui en l’éduquant à coup de slogans et de campagnes préventives.

Pourtant, le sida a également permis beaucoup. Dans Ce que le sida a changé, Jean-Pierre Routy (médecin au Service d’hématologie et d’immunodéficience de l’Hôpital Royal Victoria de Montréal, Canada) recense les évolutions cliniques, sanitaires et scientifiques apportées par le sida: « De manière générale, écrit-il, le sida a contribué à la
transformation des façons de faire dans la médecine et ce,pour le bien de tout le monde. Aujourd’hui, aucun chirurgien n’opérerait sans gants, aucune infirmière ne toucherait de plaies à mains nues. Ne pas agir ainsi serait scandaleux. Mais, à l’époque, cela se faisait encore.» Plus largement, le sida a permis la réinvention de la sexualité et du plaisir, certes vécus sous haute protection et menacés, mais désormais libérés d’un lourd poids idéologique. Ainsi, à l’ère post-sida des années 2000, les thèmes du deuil, de la mort inévitable et du préventif persistent mais non sans un espoir et une énergie qui renvoient plus au vivant qu’au mort.

En passant de la peur à la solitude, on passe d’une ère à une autre, d’un sida à un « post »-sida. Par cette solitude, par ce retour à l’être, il faut réapprivoiser son intimité après un désastre émotif et sexuel qui dévaste encore ce début de 21e siècle. Être seul ne veut plus dire être sans l’autre. Nous sommes solitaires face à la maladie – grand paradoxe de l’épidémie qui ne discrimine personne – mais tout aussi solidaires face à elle, avec la même peur et la même résistance. Retourner vers soi appelle alors un retour vers ce que l’humain était avant le sida – qui s’en souvient vraiment encore ? -, avant une sexualité cernée par la mort. Redevenir solitaire pour dépasser le corps et reposséder ses émotions,
ses désirs, dans l’espoir qu’un jour peut-être le sida ne sera qu’un lointain souvenir pour une génération redevenue insouciante qui n’aura plus jamais à se protéger pour aimer.
TROIS DÉCENNIES D’AMOUR CERNÉ
DE RISQUES solo pour Anthony Cazaux
DE PEUR duo pour Anne–Emmanuelle Deroo et Raphaël Cottin
DE DOUTE solo pour Anne-Sophie Lancelin
DE SOLITUDE solo de Thomas Lebrun

Durée 60 minutes environ
Chorégraphie Thomas Lebrun
Interprétation Anthony Cazaux, Raphaël Cottin, Anne-Emmanuelle Deroo, Anne-Sophie Lancelin,
Thomas Lebrun
Musiques Anne Clarck, Smith and Burrows, Seb Martel, Dez Mona, Patti Smith, Anthony and the Johnsons
Bande-son d’archives Lynn and Louis Wolfson / Florida Moving lmage Archives, KTVU, KRON, Weissman
Projects LLC, NBC, John Boguta
Montage bande-son Yohann Têté
Création lumière Jean-Marc Serre
Création son Mélodie Souquet
Chercheuse & traductrice Lucille Toth

Production Centre chorégraphique national de Tours – direction Thomas Lebrun
Coproduction Le Vivat, scène conventionnée d’Armentières

 À l’Agora de la danse

23, 24, 25, 26 septembre 20 h

Parole de chorégraphe : 25 septembre

TROIS DECENNIES D'AMOUR CERNE (Thomas Lebrun , 2013)

 

 

 

 

 

 

 

 

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