Le Caravage en pleine lumière

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Exposition sur Le Caravage à Ottawa

Pour la plupart des non spécialistes, la Renaissance, c’est bien sûr l’Italie, avec Michel-Ange, Raphaël ou Leonard de Vinci. On se rappelle peu, en revanche, du Caravage, lui qui est pourtant l’un des plus grands peintres de cette période et de l’histoire de l’art dans son ensemble.

Sa vie tourmentée, faite de (très) hauts et de (très) bas, a sans doute contribué à cette notoriété injustement faible. Son nom a même été oublié pendant près de 300 ans avant d’être redécouvert et réhabilité au début du XXème siècle.

Double révolution

Incontestablement, Michelangelo Merisi da Caravaggio a imposé une révolution à la fin du XVIème et au début du XVIIème. Révolution sur le plan du « contenu » d’abord. Bien que religieux, il n’a pas hésité à transgresser les règles de l’époque, en imposant des représentations de la Vierge et des saints uniques alors, prenant des pauvres et des prostituées comme modèles. L’idée n’a pas fait l’unanimité, on s’en doute, à une époque où l’Église, plus que jamais toute-puissante, baignait dans un conservatisme fou, où toute forme d’opposition était brisée dans le sang.

Le Caravage aura alors vu certains de ses tableaux refusés par les hommes du pape, mécontents de cet aspect novateur et transgressif. Le public a lui presque toujours adhéré à cette représentation des épisodes bibliques, montrés de manière âpre et crue, où le besoin d’idéaliser est tout sauf primordial. C’est l’acte qui est privilégié par Le Caravage, comme le montre par exemple Le sacrifice d’Isaac, présenté lors de l’exposition.

Les Musiciens ou Le Concert (Le Caravage, 1595)

Ottawa après Rome

Ce fabuleux résultat, qui donne un effet photographique à l’œuvre, est aussi obtenu grâce à l’autre révolution imposée par le peintre, cette fois au niveau de la forme. Une lumière fabuleuse vient ainsi éclairer ces scènes. Le Caravage l’utilise comme personne d’autre auparavant, donnant un plaisir unique pour celui qui regarde le tableau. Accompagnée de couleurs puissantes contrastant avec des ombres bien senties, la lumière caravagesque donne aux toiles du peintre une théâtralité inégalée.

En faisant redécouvrir ces chefs-d’œuvre, le musée Ottawa réalise donc un beau coup médiatique et artistique. Au total, dix des plus beaux tableaux du peintre seront exposés. Peu connu en Amérique du Nord (il s’agirait seulement de la troisième exposition organisée autour de son nom), l’artiste est bien plus célèbre en Europe. En 2010, il a été l’objet d’une immense rétrospective, à Rome (lieu où son talent a explosé), à l’occasion du 400ème anniversaire de sa mort.

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Un an après, les visiteurs de l’exposition canadienne auront à leur tour l’occasion d’être confrontés au mystère qui entoure la vie du Caravage. En effet, de son lieu de naissance au pourquoi de son surnom, peu de choses se révèlent sûres. Les ossements du peintre, jeté dans une fosse commune à sa mort, n’ont du reste été retrouvés que récemment par des chercheurs italiens.

La documentation manque cruellement pour avoir des certitudes. D’où les fantasmes de nombreux spécialistes, y compris concernant… son orientation sexuelle. Le Caravage est-il gai ? Bisexuel ? Hétéro ? Chacun ou presque a son avis et son argumentation.

Le Garçon mordu par un lézard (Le Caravage, 1593-1594)

Homoérotisme contre prostituées

Le fait que ses protecteurs romains, le cardinal Francesco Mario del Monte et le marquis Giustianini, clairement gais, aient permis au talent du Caravage d’être connu de tous ne permet pas de clore le débat. La vraie « preuve » de l’homosexualité de l’artiste se trouverait en réalité dans la présence importante d’éphèbes androgynes dans ses tableaux.

Des Musiciens au Garçon mordu par un lézard, en passant par d’autres tableaux hélas absents à Ottawa comme le Bacchus et L’Amour victorieux (où un ange nu joue avec l’archet d’un violon), un vrai homoérotisme se dégage effectivement de ses œuvres. Les visages expriment souvent une extase sexuelle. Rarement le plaisir et le désir masculins auront été aussi bien représentés.

Pour autant, les opposants à cette thèse rétorquent que des prostituées ont également servi de modèles au peintre. L’une d’elle, dont Le Caravage était épris, serait même à l’origine de sa condamnation à mort par décapitation, en 1606: après avoir tué un rival qui tournait autour de la jeune femme, le peintre a été obligé de fuir Rome où il n’est retourné que quelques jours avant sa mort, en 1614. Cet acte de violence n’est qu’un exemple des nombreux accès de colère de cet homme dont la conduite lui a sans doute empêché d’être autant reconnu qu’il l’aurait dû.

Son influence reste en tout cas indéniable. Nombreux sont les tableaux d’artistes gagnés par le caravagisme (Valentine de Boulogne, Bartolomeo Cavarozzi, Pierre-Paul Rubens ou Artemisia Gentileschi) que l’on retrouve dans l’exposition organisée par le Musée des beaux-arts du Canada. Après Ottawa, Caravaggio et les peintres caravagesques à Rome continuera sa route en s’arrêtant au Kimbell Art Museum de Fort Worth, au Texas, jusqu’au 8 janvier 2012.

Caravaggio et les peintres caravagesques à Rome
Musée des beaux-arts du Canada
Du 17 juin au 11 septembre
Plus de renseignements : www.beaux-arts.ca/caravaggio

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1 Comment

  1. Jean-Claude Quénet

    28 juillet 2011 at 9h17

    A propos du Caravage, je recommande de visionner l’excellente vidéo en trois parties, réalisée par Art et Création, disponible gratuitement sur Dailymotion, en cliquant sur Le Caravage, avant de de visiter l’exposition.

    Pour ceux qui disposeraient de plus de temps, lire l’autofiction « La course à l’âbime », de Dominique Fernandez.