Le Brésil et les LGBT: un colosse aux pieds d’argile

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Brésil Corcovado

On voudrait croire à cette image qui vient à l’esprit de beaucoup de gais en Occident lorsqu’on pense au Brésil. Les hommes bronzés et sensuels. Une douceur de vivre bien particulière. Le soleil, la plage, la mer, les vacances de rêve.
Mais il y aussi une autre réalité. Le Brésil va mieux certes, en grande partie depuis que l’ancien syndicaliste Luiz Inácio Lula da Silva est devenu en 2002 le 35ème président du pays. Pourtant les inégalités, les drames et les doutes persistent pour de nombreuses catégories de la population. Notamment les LGBT.

La girouette Dilma Rousseff

On retrouve tout ce paradoxe lors de la dernière élection présidentielle, cet automne. La protégée de Lula, Dilma Rousseff se montre d’abord ouverte sur le mariage gai, appuyant son parti (le Parti des travailleurs, fondé par Lula) qui souhaite voter une loi permettant l’union entre les couples de même sexe. Dilma Rousseff en fait même une promesse électorale et va jusqu’à l’intégrer dans son programme.
Oui mais voilà, bien que favorite et tout en arrivant en tête au premier tour début octobre, Dilma Rousseff ne possède pas une avance si confortable sur ses adversaires. La surprise vient notamment de la candidate écologiste Marina Silva, qui recueille près de 20% des suffrages. Cette dernière, fervente protestante, pense que la théorie de l’évolution de Darwin est une foutaise. Elle s’est par ailleurs prononcée contre le mariage gai.
Dès lors, pour récupérer les voix de Marina Silva, Dilma Rousseff revient sur sa promesse et affirme entre les deux tours de l’élection présidentielle – qu’elle remportera finalement avec 56% –  qu’elle s’opposera à toute loi sur l’union gaie. Les LGBT peuvent aller se rhabiller.

Espoirs contrariés avec Lula

Loin d’avoir opéré la même volte-face, Lula laisse néanmoins de son côté un goût d’inachevé dans la communauté gaie. Son arrivée au pouvoir avait suscité de grands espoirs. Le Parti des travailleurs était le premier parti politique à avoir constitué une commission des droits LGBT. Dans les États du Brésil tenus par les partisans de Lula, des contrats d’unions civiles ont été créés pour les gais et lesbiennes.
Force est de constater, cependant, qu’il y a eu un certain désenchantement chez les LGBT. Ces derniers se sont bien rendus compte qu’ils ne faisaient pas partir des priorités du gouvernement et du président. Les défenseurs de Lula rappelleront que celui-ci a organisé une grande conférence nationale LGBT en 2008. Avec des propositions concrètes de la part des militants. Des propositions d’ailleurs suivies d’effets : désormais les couples homos peuvent faire une seule déclaration d’impôts, la question de la diversité sexuelle devrait bientôt arriver dans les écoles, la justice brésilienne a permis à un couple homosexuel d’adopter, etc.
Il n’en demeure pas moins que les sujets qui fâchent existent. Avant même «l’épisode Dilma», la question du mariage était épineuse. Certes, Lula n’avait, lui, fait aucune promesse. Néanmoins, le voisin argentin a devancé Brasilia en adoptant une loi sur l’union entre couples de même sexe, et devenant par là-même le premier pays d’Amérique du Sud à franchir le pas. Un coup de canif pour le bilan du président sortant.

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Les assassinats d’homosexuels toujours en hausse

Mais il y a encore plus grave. Le nombre d’homosexuels assassinés au Brésil reste ainsi effrayant. 198 meurtres ont été comptabilisés en 2009, soit plus d’un tous les deux jours. L’un des chiffres les plus importants au monde (à titre de comparaison, on recense 35 cas au Mexique pour la même période). On se trouve même sans doute en deçà de la réalité, tant les statistiques demeurent seulement en partie fiables dans de tels cas.
En 2008, ce sont 190 personnes qui avaient été assassinées en raison de leur orientation homosexuelle, ce qui constituait une augmentation de 55 % par rapport à 2007. Généralement, «les gais, lesbiennes et travestis sont assassinés de façon cruelle, généralement avec le visage défiguré et finissent par être considérés comme coupables», a déclaré à la presse brésilienne Marcelo Cerqueira, président du Grupo Gay da Bahia (GBB). En clair : Lula et son équipe n’ont pas réussi à s’attaquer efficacement au problème de l’homophobie dans la société brésilienne.
Le gouvernement se heurte ici à de fortes oppositions, notamment les groupes religieux, dans un pays qui reste profondément croyant. Malgré l’urgence, le projet de loi de pénalisation de l’homophobie n’est toujours pas voté. Il fait face à des adversaires ô combien coriaces et efficaces : des groupes catholiques et évangéliques. Tout en annonçant refuser désormais une loi sur le mariage gai et sur la légalisation de l’avortement, Dilma Rousseff avait, elle, évoqué comme principal besoin celui d’avoir Dieu à ses côtés…

Fierté gaie dans un immense bidonville

Autre point délicat : les LGBT souffrent socialement, à l’image d’une large partie de la population brésilienne. Les écarts entre riches et pauvres demeurent très importants. Les gais et lesbiennes moins favorisés se retrouvent du coup à l’écart, esseulés, loin des clubs et des bars réservés à une classe plus avantagée. Les données statistiques sur les crimes homophobes sont dès lors moins surprenantes.
Pour autant, certains progrès sont là aussi à constater, comme le montre l’organisation, cet automne, de la première fierté gaie à Rocinha, le plus grand bidonville d’Amérique latine (entre 150.000 et 300.000 habitants). Un événement et surtout un signe que même les quartiers difficiles sont en train, petit à petit, de combattre efficacement le conservatisme.
Il serait du reste injuste de ne pas mentionner que la plus grande marche des fiertés LGBT au monde a lieu tous les ans à São Paulo. Au mois de juin dernier, ils étaient quelque trois millions à descendre dans les rues de la mégalopole. Financé par le gouvernement (et par une entreprise pétrolière), le défilé s’accompagnait d’un message très politique, quelques semaines avant l’élection présidentielle : «Vote contre l’homophobie». Reste à connaître l’efficacité de la mobilisation et du message. Dilma Roussef leur a pour l’instant répondu de manière on ne peut plus négative.
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