L’amour d’une mère

Par  |  Aucun commentaire

À la douce mémoire de Gisèle Taillefer
12 juin 1920 – 10 mai 2014

J’ai eu la chance d’avoir une mère tout particulièrement aimante sans être trop protectrice pour autant. Ma mère m’a beaucoup donné : l’amour de la vie et des gens certainement, un amour qui n’est jamais complaisant, un amour qui sait s’insurger contre l’injustice et se battre pour ce qu’on croit juste. L’amour de la nature aussi bien sûr et de toutes les beautés du monde. L’amour de la langue qu’elle m’a transmise, et de la nation qui m’a vu naître, avec une fierté bien équilibrée qui ne sombre jamais ni dans le sentiment de supériorité, ni dans celui d’infériorité. Dans l’intimité du ventre et du sein qui nous nourrit aux premiers jours, il se bâtit le plus souvent un amour inconditionnel pour peu que notre naissance soit désirée, la conscience des liens de la chair et du sang.
Ma mère m’a donné la plus belle preuve de cet amour inconditionnel le jour où je lui ai dit que je suis gai. C’était en 1991 bien avant que l’homosexualité sorte vraiment du placard dans notre société. Difficile aujourd’hui de s’imaginer comment, il y a à peine un quart de siècle, notre communauté n’avait pas encore pris vraiment conscience de sa force et la société de notre existence. C’était deux ans avant la première édition de Divers/Cité, aux tout débuts des ‘Gay nineties’, de la décennie qui a vraiment vu le mouvement de libération LGBT fleurir en Amérique du Nord comme ailleurs dans le monde. Car il faut bien l’admettre, c’est notre apparition au grand jour grâce à la croissance rapide du mouvement international des fiertés qui nous a fait véritablement sortir du placard et qui a fait prendre conscience à nos sociétés de notre existence et de nos droits.
Dans une société où on ne faisait que commencer vraiment à parler d’homosexualité, un sujet tabou que seule la presse à scandales abordait quand j’étais enfant, s’est en se guidant sur l’amour maternel que ma mère m’a accueilli. Pas évident non plus pour une femme née dans l’obscurantisme sexuel de la religion catholique de son temps, qui a crû jusqu’à l’âge adulte que c’était les ‘sauvages’ qui amenaient les enfants et où les femmes enceintes se cachaient le ventre et où on disait d’elles aux enfants qu’elles étaient ‘malades’. Son propre rejet de cet obscurantisme religieux en matière de contrôle des naissances et de divorce l’a sûrement amené à plus d’ouverture en matière de sexualité. Elle s’est probablement aussi laissé guider par des précurseures et à ce chapitre on ne sera jamais assez reconnaissant à des femmes comme Janette Bertrand d’avoir déboulonné tant de tabous.
Quand je lui ai dit que je suis gai, elle m’a répondu sans détour par quelques mots qui resteront toujours gravé dans ma mémoire : ‘André, ça ne me dérange pas que tu sois gai. Ce qui me fait de la peine, c’est que d’autres vont te discriminer parce que tu es gai.’ Et elle m’avait raconté comment elle s’était insurgée contre les racontars méchants qui avaient circulé au sein de ma famille élargie après mon divorce.
Dans ses propres mots, en puisant dans son amour inconditionnel, elle avait trouvé cette vérité que bien des religions qui se veulent d’amour et de paix n’ont pas encore trouvé même en se réclamant de l’amour divin : le problème, ce n’est pas l’homosexualité, c’est l’homophobie.
Sa sagesse lui valut d’être consultée par plusieurs mères qui eurent à faire face à cette découverte, l’homosexualité de leurs propres enfants. Et elle résumait habilement le tout avec une boutade de son cru qui voulait tout dire: ‘Vaut mieux qu’il soit gai que triste’.
Cet amour réciproque m’a façonné. Je suis convaincu que mon engagement depuis l’adolescence pour lutter pour une société plus juste vient précisément de la grande injustice que j’ai ressentie quand j’ai vu ma mère être traitée comme une personne de seconde classe par mon père. Ce fut ma première prise de conscience dès l’enfance de l’injustice. À cet égard, je l’ai dit souvent, ma mère m’a servi de modèle et j’ai toujours été très fier d’elle. Elle s’est dressée contre l’injustice, a repris sa vie en main, regagné son autonomie en retournant sur le marché du travail et elle a mis fin à une relation dysfonctionnelle qui nous rendait malheureux.
Maman que j’avais connue comme Madame Roger Gagnon est ainsi devenue Madame Gisèle Taillefer et sa vie s’est terminé hier près d’un quart de siècle après une retraite bien méritée qu’elle avait préparée et où elle a continué de s’épanouir entourée de l’amour de ses enfants, de ses petits-enfants et arrière-petit-enfants.
Mon seul regret après toutes ces années d’engagement qu’elle m’a inspirées, est de ne pas avoir pris plus de temps pour elle. Mais je sais que mes sœurs s’en sont chargées et je les en remercie. Dans les derniers mois où je me suis fait aidant naturel dans sa fin de vie, ça m’a permis de lui rappeler comment je l’aimais et le sens qu’elle a inspiré à ma vie.
Aujourd’hui, si vous avez encore votre mère et qu’elle vous aime comme vous êtes, remerciez –là de son amour inconditionnel et puisez-y la force pour être qui vous êtes et vous battre pour la justice et aimer tous ceux et celles qui n’ont pas eu cette chance dans la vie.
C’est ma première fête des mères sans ma mère. Elle me manque déjà. Mais comme disait la prière amérindienne qu’elle nous a laissée pour nous consoler, elle est toujours là. Et je sais qu’elle est en moi.

Je ne suis pas là, je ne dors pas !
Je suis les mille vents qui soufflent,
Je suis le scintillement des cristaux de neige,
Je suis la lumière qui traverse les champs de blé,
Je suis la douce pluie d’automne,
Je suis l’éveil des oiseaux dans le calme du matin,
Je suis l’étoile qui brille dans la nuit !

N’allez pas sur ma tombe pour pleurer
Je ne suis pas là, je ne suis pas morte.
Bonne fête des mères!

André Gagnon