Laïcité : Le point de vue aveugle

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La candidate défaite du PQ dans Trois-Rivières Djemila Benhabib lui a répondu en défendant avec vigueur l’initiative et le caractère non pas sectaire, mais citoyen d’un tel projet qui vise précisément à établir des balises claires pour la liberté de conscience dans le respect de la neutralité de l’État. Alors que Jean Dorion considère que le Québec ne peut se démarquer sans risquer de s’isoler de la laïcité ‘ouverte’ anglo-saxonne, Djemila Benhabib et , pour l’essentiel, le Parti Québécois défendent une vision davantage dans la tradition républicaine française.

Dans ce débat, le point de vue aveugle qui empêche d’aborder la question de fond, omet de questionner le statut privilégié qui est accordé aux idéologies religieuses dans notre société. Cette question est devant la Cour Suprême en ce moment même alors qu’on attend le jugement de celle-ci dans l’affaire Whatcott où la question posée à la Cour est précisément de savoir si la liberté religieuse permet de faire de la propagande homophobe. Dans une monarchie de droit divin, qui reconnaît de surcroit la suprématie de Dieu dans le préambule même de sa constitution, on ne se surprendra pas que la liberté religieuse soit placée au-dessus des autres expressions de la conscience et qu’elle bénéficie de privilèges dont celui d’avoir des pratiques et de tenir des discours discriminatoires à l’abri des lois contre la discrimination et de la propagande haineuse. À peu près personne ne questionne ces privilèges qui permettent sur la base d’opinions religieuses ‘sincères’ (comme le permet la loi canadienne sur la propagande haineuse) d’avoir des pratiques et de tenir des discours intolérants. La Cour en arrivera probablement à un jugement byzantin pour ménager la chèvre et le chou.

Dans le débat sur la laïcité et les ‘accommodements raisonnables’ en matière de religions, à peu près personne ne remet en question ce statut privilégié alors qu’une nette majorité considère que les affaires de l’État ne doivent pas être dictées par la religion. Si selon les recensements une grande majorité de Québécois s’identifient comme ‘catholiques’, une aussi grande majorité rejette la morale catholique en matière de sexualité autant hétérosexuelle qu’homosexuelle : si les Québécois se disent catholiques, ils sont néanmoins pour le sexe avant ou en-dehors du mariage, pour la contraception, pour l’avortement, pour le divorce, pour le mariage gai, à des années-lumières des diktats de l’Église romaine.

Aussi, ce n’est pas par attachement au dogme catholique que les Québécois rejettent l’intrusion du religieux dans les affaires de l’État, mais bien parce qu’ils sont largement gagnés à l’idée de la séparation des Églises et de l’État. Dans ce contexte, plutôt que d’essayer de compléter la quadrature du cercle en essayant de limiter les intrusions basées sur les privilèges d’idéologies bien souvent sexistes (voire misogynes), hétérosexistes et homophobes, ne serait-il pas temps de ramener toutes les idéologies sur le même pied dans le cadre général de la liberté de conscience, plutôt que de tenter de circonscrire les privilèges accordés aux religions ? Si nous pouvons faire la concession de permettre à l’intérieur des Églises et des activités des communautés religieuses des pratiques et des discours qui seraient autrement jugées discriminatoires selon nos Chartes des droits, pourquoi devrions-nous continuer à laisser libre cours à ces pratiques et à cette propagande ou à son prosélytisme dans les affaires de l’État ? Pourquoi les pratiquants ‘convaincus’ aux tendances intégristes ne pourraient-ils pas eux aussi faire cette concession à l’intérieur des affaires de l’État ? Pourquoi devrions-nous faire l’autruche et refuser la critique ouverte et publique des idéologies religieuses fondées sur la discrimination ? N’est-ce pas ce à quoi devrait aussi servir la liberté de conscience ? À permettre un débat public franc, ouvert et démocratique ?

C’est ce statut privilégié accordé aux religions eu égard à la liberté de conscience, jamais remis en question, qui ne permet pas d’aller au fond de ce débat. Au-delà du débat sur le port de signes religieux dans la fonction publique ou des accommodements raisonnables, ce qui mérite d’être questionné c’est ce statut qui met les religions au-dessus des autres idéologies et empêche un débat public libre et démocratique ainsi qu’une protection égale pour tous et toutes en vertu de nos lois.

Photo: Djemila Benhabib (lecollectif.ca)