La francophobie est un racisme

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Bien drôle de mois de la francophonie qui s’achève. C’est le plus souvent un mois qui passe largement inaperçu, mais cette année, plutôt que la célébration de cet héritage culturel en partage, ce sont le déclin de la langue à Montréal, au Québec et au Canada et les propos francophobes qui ont occupé l’essentiel de l’espace médiatique. Qu’on se préoccupe de l’espace qu’occupe aujourd’hui notre langue après des siècles d’oppression et de mépris au Canada, devant le rouleau compresseur de la mondialisation tout-à-l’anglais est tout à fait légitime. Ce qui l’est beaucoup moins, c’est la banalisation des propos francophobes. Ça a débuté dès le début du mois avec cette firme de consultants en immigration très “multiculturelle” de Vancouver qui affichait sans vergogne sur son site web le grand nombre de francophones au Canada comme un élément négatif pour les candidats à l’immigration. Et à croire qu’il avait fait affaire avec cette agence, c’est le professeur de droit américain Amir Attaran de l’Université d’Ottawa qui s’est livré à une véritable charge tous azimuts contre le Québec et les Québécois accusés de ‘suprémacisme blanc’, d’être un Alabama du Nord pour ce grave crime d’avoir des réserves sur le dernier concept à la mode de la sociologie américaine le “racisme systémique”.
Après tout le débat soulevé par l’usage de ce qu’il est convenu d’appeler ‘’le mot en N’’ par une chargée de cours de la même université l’automne dernier dans un cadre académique pour expliquer à l’instar du mot queer comment certains groupes opprimés historiquement peuvent se réapproprier les insultes de leurs oppresseurs, chargée de cours qui fut suspendue et trainée dans la boue, l’impunité avec laquelle le professeur Attaran a pu et peut polluer le cyberespace de son ‘’Québec-bashing’’ sans que son employeur n’intervienne, témoigne d’un double standard pour le moins ironique. Ceux-là même qui se font les hérauts de la lutte contre le “racisme systémique”, se livrent eux-mêmes ou ferment les yeux sur un dénigrement raciste qui est dans la lignée directe du racisme ouvert et assumé il y a deux siècles des Libéraux anglais, leurs ancêtres idéologiques, que Lord Durham avait couché dans son célèbre rapport, véritable acte de naissance de l’”unité canadienne”. Toujours la même morgue de la “race supérieure” appelée selon Durham à dominer le continent qui prétend élever les peuples inférieurs par son “intelligence” pour les sortir de leur état d’infériorité. Ce double standard était si embarrassant que même Justin Trudeau qui n’est guère porté par le nationalisme québécois a dû sortir de son mutisme pour dire que “ça suffit le Québec-bashing”.
Cet appel à la fin de la récré a jeté crûment la lumière sur ceux qui à gauche drapés dans le noble idéal de la lutte au racisme systémique, s’étaient mis à cautionner les propos racistes du professeur Attaran. L’embarras était évident quand Jagmeet Singh, le chef du NPD, un parti qui se dit aux côtés de toutes les minorités discriminées, a dû expliquer ce double standard sur le plateau de Tout le monde en parle. Après avoir appuyé la suspension de Mme Lieutenant-Duval pour un mot prononcé sans aucune intention raciste, comment justifier de laisser ses députés applaudir les propos délirants du professeur Attaran? En tentant d’expliquer ce double standard, Jagmeet Singh a mis en lumière ce qui est au cœur de l’inconsistance de ce concept d’origine américaine qu’on prétend de valeur universelle et qui le rend si problématique au Québec. Alors qu’il n’a que les mots “raciste” et “racisme systémique” à la bouche quand il s’agit de communautés immigrantes ou des Premières Nations, pour parler du racisme historique subi par le peuple québécois et les autres peuples et communautés francophones au Canada depuis le colonialisme britannique, il parlait de “discrimination systémique” sans préciser la nature et la base de cette discrimination. Assez étonnant de ne pas y voir du racisme quand on peut trouver facilement une définition des “personnes racisées” selon cette approche qui inclut les groupes ethnico-religieux ou linguistiques. Quiconque a déjà débattu avec les tenants de cette théorie sait qu’en plagiant la réalité américaine, ceux-ci limitent le racisme à une question de couleur de peau opposant les “blancs” dans leur ensemble aux autres “races”. C’est pour eux une hérésie de parler de racisme si le groupe racisé est caucasien. Dans le contexte américain, cette vision semble tenir la route. Car si le racisme qui a contribué à structurer les sociétés américaine et canadienne, est à la base le même, le racisme prônant la supériorité de la “race blanche, anglo-saxonne et protestante” (WASP), après l’indépendance américaine, avec le tarissement de l’immigration britannique et le melting pot qui a fondu des ressortissants de toute l’Europe au groupe ethnique WASP dominant, ce racisme a mué aux États-Unis progressivement en racisme blanc malgré que ce racisme reste teinté de mépris et de haine à l’égard de certaines ethnies d’origine européenne, les juifs et les catholiques notamment.
Au Canada où les politiques assimilatrices prônées par Lord Durham et les Orangistes à sa suite n’ont pas réussi à ce jour à marginaliser la nation québécoise et certaines communautés francophones, ce racisme francophobe qui est inscrit dans plusieurs lois au Canada qui ont nié les droits des communautés francophones, est toujours bien vivant. Jagmeet Singh qui est lui-même député d’une circonscription de la Colombie britannique, une province où le gouvernement provincial néo-démocrate a préféré aller jusqu’en Cour Suprême plutôt que d’accéder aux demandes légitimes des communautés franco-colombiennes qui demandent des écoles comparables aux écoles anglophones 150 ans après l’entrée de cette province dans la Confédération canadienne, devrait le savoir. Presque 40 ans après que ce droit ait été constitutionnalisé lors du rapatriement de la Constitution canadienne avec la prétention de mettre fin à la discrimination à l’égard des francophones par le père même du bilinguisme et du multiculturalisme canadiens, qu’est-ce qui peut expliquer autrement cette résistance que ce racisme bien inscrit dans l’histoire de cette province qui se dit toujours britannique même après un demi-siècle de multiculturalisme officiel? Là aussi le silence des tenants du “racisme systémique” tient du double standard. Qu’on fasse vivre des autochtones dans des maisons délabrées sur des réserves, tous conviendront que ça relève du racisme. Mais faire étudier des élèves francophones dans des écoles délabrées, n’est-ce pas aussi du racisme? Oui, c’en est. Et c’est inscrit dans l’ADN du racisme dominant qui a structuré les rapports interethniques au Canada. Ô, il y a bien sûr une différence de traitement des racistes à l’égard des peuples qu’ils jugent assimilables. Tout comme le racisme aryen traitait différemment les peuples jugés assimilables et les peuples qu’il avait condamné à disparaitre. Mais la francophobie fait bel et bien partie du racisme WASP qui a structuré le Canada britannique. C’est un fait historique écrit noir sur blanc dans l’histoire canadienne. Et tant que les tenants du “racisme systémique” ne le reconnaîtront pas, ils ne doivent pas s’attendre à ce que le peuple québécois adhère à ce concept qui sert plutôt à perpétuer cette discrimination en l’occultant. Comme leurs silences face aux propos francophobes le prouvent.