Jean Genet, écrivain inclassable

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« Leur monde sent la sueur, le sperme et le sang. Enfin, à mon âme assoiffée et à mon corps, ils proposent le dévouement. C’est parce qu’il possède ces conditions d’érotisme que je m’acharnais dans le mal. » (Journal du Voleur, 1949). Voici en quelques mots l’univers de Jean Genet: criminels, marins, macs, prostitués. Univers quasi exclusivement peuplé d’hommes, qui rejouent sans cesse les rapports de domination qui organisent notre société, mais se situant toujours en marge.
Dans ses romans, de Notre-Dame-des-Fleurs à Querelle de Brest, du Journal du Voleur à Miracle de la Rose, l’écrivain français a dépeint un monde interlope où se côtoient les « durs », caïds de prisons et autres, et les « tapettes », les folles. Ils se battent, volent, baisent, et parfois se séduisent, dans un monde où l’érotisme est toujours lié au mal, et où le salut passe par le crime.

Entre l’abject et le sublime

Le « Proust des Tapettes » comme l’histoire veut que l’ait qualifié Jean Cocteau à la lecture du manuscrit de Notre-Dame-des-Fleurs (1944) est un écrivain protéiforme, passant avec une agilité incroyable du roman à la poésie (Le condamné à mort), du théâtre au cinéma (Un chant d’amour). Son chef d’œuvre théâtral, Les Bonnes (1947) est aujourd’hui un classique, controversé et polémique, mais enseigné dans les lycées. Ses romans, souvent moins connus, naviguent entre la revue pornographique et le chef d’œuvre d’élégance, de raffinement et de lyrisme.
Entre l’abject et le sublime, Genet n’a cessé d’osciller, démontrant magistralement non seulement que les deux n’étaient pas incompatibles, mais encore qu’ils ne sauraient exister l’un sans l’autre. La dialectique du crime et de la sainteté, du péché et de la grâce, s’incarne dans la chair même de ses mots lorsqu’il passe de la préciosité la plus extrême à la crudité la plus triviale.
A propos des bagnards, il écrit dans le Journal du Voleur : « N’est-ce pas par cette image que je préfère me les représenter à la Guyane [sur l’île de Cayenne, où se trouvait le plus célèbre des bagnes français à l’époque] : les plus forts, qui bandent, les plus « durs », voilés par la tulle de la moustiquaire. » La force brute et la délicatesse coexistent de manière saisissante. Le mot « tulle », aérien, féminin, paraitrait presque déplacé dans un tel contexte. Plus loin : « Il existe donc un étroit rapport entre les fleurs et les bagnards. La fragilité, la délicatesse des premières sont de même nature que la brutale insensibilité des autres. Que j’ai à représenter un forçat – ou un criminel –  je le parerai de tant de fleurs que lui-même disparaissant sous elles en deviendra une autre, géante, nouvelle. »

Comédien et martyr

Proche de ses sujets jusqu’à la controverse, sa vie et son œuvre se confondent. Genet a toujours été insoumis aux codes, insaisissable, difficile à étiqueter. Enfant de l’Assistance publique (administration française chargée à l’époque de venir en aide aux plus défavorisés), il fait plusieurs fugues avant de s’engager dans la Légion étrangère (formation militaire française composée de volontaires), grâce à laquelle il voyage en Afrique et au Moyen-Orient.
Bouquiniste sur les quais de Seine, il est arrêté en mai 1943 pour avoir volé une édition rare des Fêtes Galantes de Verlaine. L’univers carcéral qu’il décrit, il le connait pour y avoir vécu. Condamné pour de nombreux larcins, il passe beaucoup de temps à la prison de Fresnes, près de Paris, où il rédige ses premiers textes.
Dans le même temps, il fréquente nombreux artistes et intellectuels : Jean Cocteau qui a été son protecteur, Sartre qui lui a consacré une somme monumentale, Saint Genet Comédien et martyr, sorte de biographie intellectuelle où le philosophe se sert de Jean Genet pour préciser sa pensée existentialiste. Il a aussi été proche du sculpteur Alberto Giacometti, à propos duquel il a écrit un texte de référence dans la littérature esthétique : Dans l’atelier d’Alberto Giacometti.

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Avec les Black Panthers et les Palestiniens

Toujours en marge, Genet a pris part à de nombreux combats. On le retrouve en 1970 dans des meetings à la Mutualité à Paris ou manifestant devant le siège du CNPF (principal syndicat du patronat). En 1971, il participe à la création, avec entre autres Gilles Deleuze et Michel Foucault, du « Groupe d’information sur les prisons ». Auteur engagé, sa pièce Les Paravents (1961) qui fait scandale lorsque sur scène, dans le contexte de la guerre d’Algérie, un soldat pète au visage d’un officier mourant, lui disant d’emporter avec lui un peu d’air de France.
Voyageur insatiable, il passe de longs séjours aux États-Unis, à Chicago notamment, et soutient activement les Black Panthers. Dans les années 1970 il se rend au Proche-Orient, rencontre Yasser Arafat et prend fait et cause pour les Palestiniens. Il sera l’un des premiers témoins des massacres de Sabra et Chatila en 1982 (dans la nuit du 16 au 17 septembre, des centaines de réfugiés palestiniens sont assassinés par des miliciens chrétiens libanais). Ce drame sera à l’origine de son texte politique le plus puissant : Quatre heures à Chatila.

Une homosexualité radicale

Incarnant une homosexualité qui se voulait radicalement insoluble dans la société de son temps, il est le trouble-fête qui n’a cessé d’ébranler l’édifice des normes établies, bourgeoises, patriarcales et hétérosexuelles. Dans une entrevue au début des années 1950, il définit ainsi l’homosexuel : « Tout d’abord un homme pour qui tout le sexe féminin, la moitié de l’humanité, n’existe pas. Puis un homme qui, par sa nature même, est en dehors de la société, qui refuse d’entrer dans le système qui organise la société toute entière. L’homosexuel rejette ce monde, le renie, le fait voler en éclat qu’il le veuille ou non. Pour lui l’amour n’est qu’une sorte de stupidité ou d’escroquerie – pour lui il n’y a que le plaisir. Vivre avec les surprises, les changements, accepter les risques, s’exposer aux insultes : c’est l’inverse de la contrainte sociale, de la comédie sociale. »
Si les femmes sont absentes ou presque de l’œuvre de Jean Genet, les rapports de pouvoir entre les sexes n’en sont que plus exacerbés. Il existe autant de rôles féminins que de rôles masculins. Les premiers comme les seconds sont simplement tenus par des hommes. Mais ici, les hommes qui jouent les femmes sont à la fois conscient(e)s de rester des hommes et sur-jouent la « femme », exacerbant tout signe de féminité.
Les travestis de Notre-Dame-des-Fleurs parlent ainsi les uns des autres au féminin, se choisissent des noms de fleurs, ne sortent jamais sans maquillage, talons, boas. Les rôles sont codifiés à l’extrême. Les personnages féminins, toujours sexuellement passifs, ne sauraient imaginer occuper un autre rôle. Et les personnages masculins n’imaginent pas le rapport sexuel sur un autre mode que celui de l’assouvissement presque hygiénique d’un simple besoin, le partenaire sexuel n’étant rien de plus que l’instrument de cet assouvissement.
Si ses romans sont remplis de scènes de sodomies violentes, de masturbation (presque jamais réciproques), de fellations (encore moins réciproques), d’adoration devant des muscles bandés et des sexes en érection, ce n’est in fine que pour traduire un rapport fondamentalement existentiel à l’autre : l’éternel couple soumission/domination (mais sans sadomasochisme), l’aliénation de soi, la passion insensée de se faire le pur objet, le pur jouet de l’autre. Il n’est jamais vraiment question de passion amoureuse chez Genet. Toute la passion réside dans l’avilissement de soi et dans l’adoration irrationnelle de l’autre.

Électron libre jusqu’au bout

Un objet, une partie du corps, un simple nom deviennent matières à rêver, centres uniques et exclusifs de l’attention – et du désir – de certains personnages. Le tube de vaseline dans le Journal du Voleur, la nuque d’un homme, un crachat, un vêtement, un simple geste. Genet confère à ces éléments qui pourraient être anodins une valeur sacrée.
Le sexe masculin devient même l’objet d’un véritable culte, objet d’une adoration mystique et sans limite. La taille aussi en est sans limite. Aucun sexe en érection ne saurait se contenter de mensurations moyennes. Dans Notre-Dame-des-Fleurs : «Signalement de Mignon. Taille : 1,95 m [6,4 pieds, NDLR.]. Poids : 75 kilos [165 lbs]. Visage : ovale. Cheveux : blonds. Yeux : bleus-verts. Teint : mat. Dents : parfaites. Nez : rectiligne. Membre : longueur en érection 0,24 m [9,5 pouces.], circonférence : 0,11m [4,33 pouces]. »
L’adoration, manifeste ou secrète, du sexe en érection est un motif récurrent des romans de Jean Genet. Le culte irrationnel et extatique du sexe dressé qui traverse de long en large son œuvre est resté sans égal dans la littérature.
Jean Genet est demeuré jusqu’au bout un électron libre dans la littérature autant que dans la vie intellectuelle française. L’érotisme du mal si singulier qu’il décrit ou encore la violence et le lyrisme de ses scènes de sodomie confèrent à son œuvre un caractère absolument unique et inclassable. Ovni littéraire et simple militant, libre et sans allégeances, il est, à l’heure du centenaire de sa naissance, une figure de référence majeure. Sulfureuse et majeure.
Ci-dessous un extrait de Un chant d’amour, seul film de Jean Genet:


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