Intimidation à l’école : « Il faut une participation collective »

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Être. La solution à court terme contre l’intimidation en milieu scolaire relève-t-elle du monde politique ?

Janik Bastien Charlebois. À court terme, non. Bien sûr, des démarches de ce type ne sont jamais mauvaises. Quand la présence du politique se trouve manifeste, ça a des effets sur les commissions scolaires qui agissent ensuite sur les directeurs des établissements. Mais tout cela devient problématique et grave quand on pense que c’est suffisant.

Être. Quelle action faudrait-il alors mener pour changer la donne ?

JB.C. On perçoit les jeunes comme s’ils habitaient dans un monde à part, imperméables à la culture dans laquelle ils évoluent. Pourtant, lorsqu’il y a des intimidations ou des violences dans les établissements, les rares adolescents qui tentent s’interposer se voient rétorquer par les agresseurs « De quoi tu te mêles ? ». Je ne pense pas que cette réponse leur soit arrivée de nulle part. Ils ont vu les adultes le faire de même dans d’autres occasions.

Être. Il faut donc aussi intervenir auprès des parents…

JB.C. Auprès des parents, mais aussi socialement. On retrouve ce genre de situation partout. J’y ai été confrontée dernièrement dans un bus. Une mère discutait avec sa fille. Celle-ci jouait avec un jouet, une figurine masculine représentant un super-héros. L’enfant dit à un moment donné une phrase commençant par « Quand je serai un garçon… ». Réplique sèche de la mère : « Non, ça ne se peut pas, ça n’existe pas. Une petite fille doit rester une petite fille ».

Une autre dame à côté a même ajouté que toute petite fille doit ensuite devenir une maman. C’était la totale ! Elles parlaient fort, dans un lieu public, au milieu de plein de gens, bref c’était un message social. J’ai voulu dire à la mère qu’elle oubliait les transsexuels, elle a littéralement explosé, me disant que je « magasinais une claque » et ajoutant le fameux argument « De quoi je me mêle ? ». Les autres passagers étaient gênés, mais ne réagissaient pas.

Être. Est-ce que l’intimidation à caractère homophobe se distingue d’une manière particulière d’autres formes de discriminations ?

JB.C. Oui, ça repose sur le sexisme. Je l’ai observé chez les adolescents que j’ai rencontrés pour mes travaux de recherche. Ils font un découpage entre gais corrects et gais pas corrects. Les garçons efféminés entrent dans la deuxième catégorie. Pour ces jeunes, il y a là un comportement associé aux filles, ce qui dénote de la faiblesse. Ils les perçoivent comme moins puissants et ça les dérange beaucoup. Ils ont une représentation bien arrêtée de ce que les garçons et les filles doivent être. On se retrouve là face à un discours très fort, où la vie a pour centre la reproduction. Ça représente un très grand investissement émotionnel pour ces jeunes. Voilà pourquoi ils réagissent de manière si violente ensuite : ça ne cadre pas avec la grande histoire que la société leur a inculqué.

Janik Bastien Charlebois

Être. Dans ce contexte globalement négatif, quelle doit être la fonction des organisations ?

JB.C. Continuer à faire ce qu’elles font déjà et pour ça il faut donc leur donner des ressources, mais il doit y avoir une participation collective. Donc oui aux campagnes, mais il faut que la population réagisse. Du coup, on se heurte à un autre problème : comment la joindre ? On retrouve la même chose lorsqu’il s’agit de toute autre forme d’injustice : on est désensibilisé. Je pense par exemple à la situation des catégories les plus défavorisées. Quand on regarde certaines chaînes de télévision ou certains journaux, on a l’impression que pauvres = ennemis. On doit réfléchir à cette question : comment politiser les gens ?

Être. Concernant l’homophobie, on constate néanmoins ces derniers temps une prise de conscience…

JB.C. Oui, on comprend mieux que, lorsqu’on parle d’intimidation, il ne s’agit pas d’enfantillages. Néanmoins, il faut aussi rappeler qu’on ne se trouve pas face à un problème qui vient d’apparaître, ce qui semble parfois être décrit comme tel par certains. Sinon, il est évident que l’implication de vedettes et le crédit qui les accompagne vont avoir plus d’influence sur l’opinion publique que l’action d’anonymes. Mais il ne faut pas se contenter de ça. Il faut développer une conscience collective et imaginer ce que chacun peut apporter. Par exemple, on a toujours tendance à rechercher une figure du « mal », comme si l’intimidation reposait sur la seule personne qui a commis l’acte. En pensant ainsi, on écarte notre propre responsabilité, ces petits gestes qui nourrissent et consolident la situation actuelle.

*La virilité en jeu
Perception de l’homosexualité masculine chez les garçons adolescents
Chez Septentrion

Crédits photos: Underthehat (photo noir et blanc) et A.A. (Janik Bastien Charlebois)