Hausse des frais de scolarité : les enjeux de la mobilisation

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Cela reste un des plus beaux moments à mes yeux de ma participation à la grève à l’UQÀM de 1990, quand le gouvernement Bourassa avait décidé de tripler les frais sur trois ans. J’avais rappelé à l’assemblée générale, mon fils de cinq ans dans les bras, que nous ne nous battions pas uniquement pour nous, mais pour le maintien de l’accessibilité pour elles, les générations à venir.

Gabriel Nadeau-Dubois, un des porte-parole parmi les plus articulés du mouvement de contestation actuel, était encore dans le ventre de sa mère quand ma génération a mené ce combat à contre-courant du néo-libéralisme conquérant des années 1990.

C’est beau de le voir avec aplomb se faire la voix du mouvement étudiant de 2012 pour exiger du gouvernement Charest le retrait de cette hausse qui vise à achever le travail de destruction, entrepris par le gouvernement libéral précédent des Claude Ryan et Robert Bourassa, d’une des mesures les plus progressistes de la Révolution tranquille.

La CLASSE contre la hausse

La Coalition large de l’Association pour la solidarité syndicale étudiante (CLASSE) dont Gabriel Nadeau-Dubois est le porte-parole, lutte pour le retrait de la hausse. Mais elle profite du débat pour remettre sur la table l’objectif de la gratuité scolaire à l’université qui avait entraîné le gel des frais de scolarité de 1968 à 1989. « De façon plus large, nous luttons contre la privatisation et la marchandisation de l’éducation que la hausse alimente et qui détourne l’université de sa mission sociale et citoyenne vers une mission uniquement économique, comme une autre façon de faire de l’argent », témoigne-t-il.

Il explique que cette privatisation profitera d’abord « aux élites aux dépens de l’accessibilité aux études universitaires », tandis qu’en Grande-Bretagne, l’augmentation des frais de scolarité depuis 2000 a fait chuter la fréquentation universitaire de 15 % malgré un système de prêts et de bourses des plus généreux.

Mais la hausse sert moins à financer le système qu’à changer le rapport à l’éducation selon Gabriel Nadeau-Dubois. « C’est une grosse fraude de prétendre que ça va amener plus de financement aux universités. Quand les frais augmentent, les investissements gouvernementaux baissent », dénonce-t-il. L’histoire récente le confirme : les frais ont plus que quadruplé depuis 1990, bien au-delà de l’inflation, on se retrouve aujourd’hui avec le même problème de sous-financement que le dégel devait régler il y a 20 ans !

« Quand tu sais que tu vas t’endetter, ça dévalorise les études et ça développe un rapport de clientélisme », poursuit-il, dénonçant « un projet idéologique et politique d’une élite avec en tête le PLQ, les administrations universitaires, les Chambres de commerce et les forces de droite qui se désolidarise de tout objectif de justice sociale. »

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L’injustice sociale de la hausse

Impact direct de la hausse : la baisse de fréquentation et la moindre diversité socio-économique des étudiantes et étudiants, dit-il en prenant exemple sur l’Ontario. « En augmentant les frais de scolarité en médecine, la fréquentation universitaire s’est maintenue dans ce programme contingenté. Mais les enfants des familles gagnant 25.000$ et moins sont moins nombreux [tandis que] le pourcentage provenant des familles avec des revenus de 75.000$ et plus est en forte progression. »

Les premiers touchés seront les femmes, « dont le salaire est encore moins de 70 % de celui des hommes [et] qui sont la plupart du temps les chefs de famille monoparentales » rappelle Gabriel Nadeau-Dubois, mais aussi les jeunes des communautés GLBT dont les relations sont souvent plus tendues avec leurs parents, poursuit-il à l’intention directe de nos lecteurs.

« Ils sont plus susceptibles de ne pas recevoir d’aide des parents et donc se trouvent pénalisés par la contribution parentale prévue dans le calcul de l’aide financière. Le mouvement étudiant demande à cet égard depuis des décennies que cette contribution soit éliminée dès le départ du domicile familial. C’est une vision paternaliste, voire patriarcale du financement des études postsecondaires, c’est infantilisant et déphasé avec la réalité. »

Une université moins critique

Gabriel Nadeau-Dubois met en garde contre cette hausse « qui va affecter [autrement] les GLBT, [en attaquant] la vocation sociale et critique de l’université. Cela rendra plus difficile le développement de la critique des normes de la société et nous privera d’un lieu pour réfléchir sur les inégalités de sexe et de genre ». La difficulté de développer des études gaies et lesbiennes dans nos universités depuis 20 ans, largement liée à l’absence de financement public et privé pour de telles études, témoigne amplement du frein important dans la prise en compte des problématiques reliées à l’homophobie.

Gabriel Nadeau-Dubois rétorque sans détour à ceux qui accusent le mouvement de ne pas se soucier du développement économique en critiquant la marchandisation de l’éducation, que la vision de l’ASSÉ n’a rien d’utopiste.

« Favoriser le développement économique et social a toujours fait partie du mandat de l’université, mais aussi de favoriser le développement d’un esprit critique. Là, il s’agit d’un bris de ce compromis pour se tourner vers seulement un de ces deux pôles, la création de richesses. Ces deux pôles ne sont pas opposés. Est-ce que les ingénieurs n’ont pas un rôle éthique ? », se demande-t-il. Une question d’actualité quand on voit le copinage entre les firmes d’ingénierie et le parti au pouvoir. « Ça prend toujours la transmission d’une éthique sociale et professionnelle dans une perspective généraliste et critique », rappelle-t-il.

Aux limites de l’endettement

À ceux qui disent que les étudiantes et étudiants ne font pas leur part, Gabriel rappelle inlassablement ces faits têtus : après un baccalauréat, les universitaires sortent déjà avec en moyenne 19.000$ de dettes. Ils travaillent en moyenne 19 heures par semaine durant leurs études, alors que toutes les études prouvent qu’au-delà de 15 heures, cela affecte négativement les études. 50 % des étudiants à temps plein vivent avec moins de 11.000$/an. Enfin, avec la prétendue « indexation », de 1978 à 2013, on passera de quatre à neuf semaines de travail à temps plein au salaire minimum pour payer les frais de scolarité chaque année.

« Le problème, c’est que les étudiants doivent aussi manger et se loger ! », ajoute-il ironique, ce dont ils n’auront plus les moyens. « Sans aide supplémentaire des parents, ils ne pourront que s’endetter car seulement 13 % des bénéficiaires d’aide financière reçoivent des bourses. Sans parler que les prestations, elles, n’ont pas été indexées depuis des années ! »

En réponse à tous ceux qui disent que nous n’avons plus le moyen d’avoir les frais de scolarité les plus bas au Canada, il répond sans détour que les étudiantes et les étudiants sont prêts à faire leur part dès qu’ils en auront les moyens par cette mesure plus équitable qui s’appelle l’impôt.

À la croisée des chemins

Après deux ans à interpeller le gouvernement par des actions, manifestations, grève d’un jour et devant son refus de reconsidérer l’annonce budgétaire de 2011, le mouvement est arrivé aux yeux de la CLASSE à la croisée des chemins. « On laisse passer la hausse ou en enclenche le seul moyen qui nous a permis historiquement de faire des gains, une grève générale illimitée », achève-t-il, enthousiaste face au mouvement qui fait boule de neige et devrait atteindre son sommet dès les deux premières semaines de mars.

Mais cette année est différente selon lui, car « de nombreux groupes populaires, syndicaux et féministes sont à nos côtés. C’est avec eux que nous avons bloqué en février la Tour de la Bourse pour protester. C’est une lutte de l’ensemble de la population contre une minorité qui veut restreindre l’accès à l’éducation. »

L’ampleur des manifestations de novembre et de février atteste d’une vague de fond dans le mouvement étudiant dont devrait se soucier le très impopulaire gouvernement Charest. Si dans notre communauté, ces enjeux semblent bien loin des préoccupations LGBT, il serait temps de réaliser que le conservatisme social qui porte cette hausse, est fondamentalement le même conservatisme qui se mobilise contre l’avancée de notre égalité.

Crédit photo : Pierre-Luc Daoust.
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