Être gai au Rwanda : vivre dans la clandestinité

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Rwanda les gais GLBT gay

Le 27 septembre 2009, au matin, Pierre Célestin Ndikumana a eu la peur de sa vie. Il en parle aujourd’hui en parlant lentement, pesant chaque mot et maîtrisant ses émotions. Ce jour-là, un appel téléphonique anonyme le met en garde : il doit se rendre dans un poste de radio privé et y accorder une entrevue de 15 minutes, au cours de laquelle il affirmera que l’homosexualité est l’affaire des Bazungu (des étrangers) et que cela n’est pas bon pour les Rwandais. S’il n’obtempère pas à cette injonction, ça ira mal pour lui, lui dit-on.

« Je leur ai dit que je prendrais ma douche et que je serais là à 10 heures. Mais j’ai plutôt pris mon passeport et je me suis enfui en bus vers Bujumbura, au Burundi. » Pierre est resté en exil pendant cinq semaines.

Il militait alors au sein d’un groupe GLBT, My rights, contre un projet de loi discuté au Parlement, qui aurait criminalisé les actes homosexuels. Inspiré par une loi adoptée par le pays voisin, l’Ouganda, le projet aurait puni d’un emprisonnement allant de cinq à 10 ans les personnes reconnues coupables. Cette démarche était appuyée par les groupes religieux, dont l’Église catholique, majoritaire dans ce pays, et l’Église anglicane.

« Fais semblant d’aimer cela »

Les militants GLBT se sont mobilisés, cela étant un exploit dans ce pays qui panse encore les plaies béantes laissées par le pire génocide de l’après Deuxième Guerre mondiale. En effet, un conflit ethnique s’est soldé en 1994 par la mort de plus de 800 000 personnes en quatre mois. Depuis, la méfiance rend périlleuse toute organisation sociale.

La loi répressive n’a finalement pas été adoptée, mais il a fallu l’intervention du président Paul Kagamé. Un peu comme ici en 1968, quand Pierre Elliott Trudeau avait dit que l’État n’avait rien à faire dans la chambre à coucher des citoyens, le chef de l’État rwandais a déclaré que la vie sexuelle des gens relevait du domaine privé.

Pierre est revenu vivre chez lui. S’il n’a plus à craindre la prison, il doit quand même composer avec les pressions sociales et familiales. Il est sorti du placard à l’âge de 21 ans. « Mon père a très bien réagi. Il m’a donné des préservatifs et m’a dit, “prends soin de toi”. Mais avec mère, ce n’est toujours pas facile encore aujourd’hui, neuf ans plus tard. Elle veut que je me marie, que je fasse des enfants. “Fais semblant d’aimer cela, me dit-elle, pour me faire plaisir”. »

Aucune loi ne protège les gais rwandais contre les discriminations ou même contre les violences homophobes. En novembre dernier, à Kigali, l’artiste Dady de Maximo a été victime d’une agression violente qu’il décrit comme homophobe. Il faisait l’objet de menaces sur les réseaux sociaux depuis plusieurs mois. Son ami, Claude, avait été battu en pleine rue sous ses yeux quelques mois plus tôt. Celui-ci s’est d’ailleurs réfugié au Danemark.

Selon le blogue soutiendady.blogspot.ca, des agresseurs ont fait irruption dans la nuit du 9 au 10 novembre chez Dady de Maximo, armés d’un pistolet, de couteaux et d’essence. Ils ont attaché leur victime sur une chaise et l’ont bâillonné, puis frappé. Leur intention était de le brûler vif. Il n’a dû son salut qu’à un voisin alerté par le bruit. Les agresseurs ont alors fui.

Malgré de tels actes, pas question de se plaindre à la police. « La police ? La plupart des gens ne sont pas éduqués quant à notre situation. Imaginez la police », précise Yves Utazirubanda, un autre militant gai du Rwanda.

Quelques avancées…

« J’ai été moi-même victime de discrimination, ajoute-t-il. J’ai été chassé de mon appartement parce que des voisins se sont plaints de mon orientation sexuelle. » Selon lui, il n’est pas rare que des membres de la communauté GLBT soient virés de leur emploi ou de leur logement pour ces raisons.

On a observé quelques avancées, entre autres grâce à des études et à des enquêtes relatives au sida. « J’ai participé à une évaluation sur les risques de transmission du VIH entre hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes, précise Yves Utazirubanda. Parmi les questions, on demandait aux participants d’où venait leur tout premier partenaire sexuel dans leur vie. La majorité des gens ont répondu… un Rwandais. » Coup dur pour le mythe selon lequel l’homosexualité est un comportement appris des étrangers, notamment des Occidentaux.

Malgré tout, le placard demeure le refuge de prédilection. Au Rwanda, on ne trouve aucun bar ou café pour les homosexuels, encore moins un Village gai comme à Montréal. Par ailleurs, les Rwandais sont très fermés sur les questions de relations intimes.

Internet, une solution ?

« Pour certains, rencontrer un partenaire sexuel, c’est une aventure dans un long labyrinthe, raconte Manu (nom fictif). Si quelqu’un est dans le déni à propos de son orientation sexuelle, ce sera encore plus difficile. C’est qu’il devra chercher des partenaires gais, tout en donnant l’impression qu’il ne l’est pas lui-même. »

Mais l’arrivée des communications sans fil pourrait changer beaucoup de choses. Le pays a fait des pas de géant dans la couverture cellulaire. La révolution sexuelle passerait-elle par les médias sociaux au Rwanda ? « Si quelqu’un se plaint de ne pas trouver de partenaire sexuel, un seul conseil : va sur Internet », affirme Yves Utazirubanda.

« J’y ai moi-même développé un réseau d’amis. Nous sommes facilement une centaine, ajoute de son côté Pierre, autre témoin rencontré sur place. Le vendredi ou le samedi, je leur envoie un texto, leur donnant un point de rendez-vous dans une boîte pas nécessairement homosexuelle, mais homosympa. »

Quant à l’aide internationale, notamment de la part d’organismes GLBT, elle est souhaitée, mais doit aussi se faire discrète. « Je crains que l’influence de la société civile internationale provoque une réaction négative chez les politiciens rwandais qui, autrement, auraient une tendance à tolérer les homosexuels », explique Yves Utazirubanda. Au pays des 1 000 collines qu’est le Rwanda, il reste encore plusieurs montagnes à franchir pour la communauté GLBT.

Crédit photo : D-M. Chabot.

1 Comment

  1. Rejean Caron

    1 mai 2012 at 5h09

    Bravo Denis-Martin pour cet article en provenance des mille collines. En espérant que l’écho de tes écrits franchissent chacune des vallées afin d’atteindre l’étroitesse d’esprit des gens encore emprisonner dans les structures archaïques.