Macha Limonchik : Femme simple, actrice engagée

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Macha Limonchik

Être. Depuis quatre saisons, vous et vos deux complices, Éric Bernier et Valérie Blais, jouez vos propres rôles dans Tout sur moi. Pouvez-nous parler un peu de ce quatrième volet de la série?
Macha Limonchik. Tout d’abord, il faut savoir qu’on va clore l’histoire impliquant Émilie Bibeau et Claude Legault. C’est cette aventure qui a commencé la nouvelle saison. Un peu plus tard cet automne, on reverra toute l’équipe de La vie la vie. Julie (McClemens) voudra faire revivre la série et tous les acteurs qui en ont fait partie seront très enthousiastes à cette idée. Je me laisserai un peu entraîner malgré moi. Évidemment, Éric et Valérie auront bien envie d’être intégrés à cette suite (rire). Un des épisodes sera construit à la façon du film Rencontres du troisième type de Spielberg. C’est vrai que nous avons beaucoup moins de moyens financiers que le film, mais il n’en reste pas moins que cet épisode est très beau. Je peux aussi vous dire que la saison se terminera sur un mariage. C’est François Létourneau qui doit se marier à la base. Il demandera ma collaboration afin que je l’aide à préparer la célébration mais ce sera finalement un autre couple qui s’avancera dans l’allée. Mais pour savoir qui, vous devrez écouter l’épisode (sourire).
“Il faut que ma mère me reconnaisse… et qu’elle ait honte (rire)”
Être. Donc vos personnages resteront fidèles à eux-mêmes dans leurs maladresses ?
M.L. Absolument. Nos personnages n’évoluent pas du tout (rire). En fait, même si nous, comme individus, nous changeons et évoluons, Stéphane (Bourguignon, le réalisateur) a voulu s’attarder sur un seul aspect, légèrement caricatural, de nos personnalités respectives et s’y accrocher. On peut se permettre d’aller loin dans ce procédé parce que nous ne sommes pas des acteurs très médiatisés. Si c’était le cas, le téléspectateur aurait plus de mal à croire aux histoires qui nous arrivent dans la série. Par contre, il doit toujours y avoir un fond de vérité dans nos réactions et dans nos personnalités à l’écran. En clair, il faut que ma mère me reconnaisse… et qu’elle ait honte (rire). Ce qui est amusant, c’est que maintenant, aussitôt qu’il nous arrive une drôle d’histoire, on s’envoie les détails par message texte pour s’en souvenir. Stéphane a du coup une banque d’anecdotes qu’il nous arrive nous-mêmes d’oublier.

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Être. Y aura-t-il une cinquième saison ?
M.L. Elle est écrite en tout cas. Ce doit être la dernière de Tout sur moi. Néanmoins, cet été, quelques semaines avant le tournage, Radio-Canada a décidé d’annuler celui-ci car le gouvernement Harper lui a ôté des subventions. Eric, Valérie et moi nous sommes retrouvés sans emploi, juste avant l’été. J’ai la chance énorme d’avoir pu faire des économies grâce à mon travail des années précédentes. Autrement, les choses auraient été difficiles. Tout ce que l’on espère, c’est qu’on nous donnera finalement le feu vert pour le tournage. Nous savons que nous avons un auditoire fidèle. On l’a constaté après la première saison. La série ne devait pas avoir de suite et Radio-Canada s’est mis à nous envoyer les lettres reçues de nos auditeurs, outrés par la décision de la télévision d’état. Ils ont finalement réussi à infirmer la décision, à l’aide de leur soutien et de leurs messages articulés et intelligents. Nous nous sommes aussi aperçus que nous avions la chance d’avoir un public sophistiqué. Cela nous a charmés.
Être. Avez-vous d’autres projets dans les prochains mois ?
M.L. Pour dire vrai, je n’en ai pas beaucoup pour le moment puisque je croyais qu’on passerait l’été à tourner Tout sur moi. J’ai quand même quelques projets ici et là. Je travaille entre autres avec un jeune auteur et acteur de la relève, Simon Boulerice, pour sa dernière création, PIG. Il y a aussi dans l’air un projet de film. Un scénario de Stéphane dans lequel j’interprèterais le premier rôle féminin. À la base le rôle ne m’était pas destiné mais les personnes qui ont lu le scénario lui ont affirmé que celui-ci me collait tout à fait à la peau. Par la suite, Nicole Robert, la productrice, a accepté l’idée. Il ne reste qu’à voir si on aura des subventions pour le faire. Bref, ce n’est pas mon année la plus occupée, mais cela me laisse du temps pour m’occuper de ma fille.
Être. Le métier d’acteur étant particulièrement instable. Avez-vous déjà eu peur de ne pas arriver à en vivre ?
M.L. Je ne suis pas inquiète en règle générale. Cela a toujours été comme ça dans ma carrière: j’ai toujours peu travaillé. Mais si je regarde mon parcours, je constate que j’ai été privilégiée dans mes contrats. A défaut d’avoir des tas d’offres, j’ai travaillé de manière régulière et surtout avec des collaborateurs extraordinaires. Que ce soit des contrats avec Robert Lepage à mes débuts, dans La vie la vie, Tout sur moi… Avec Pure laine, on est allé chercher un public complètement différent, qui est souvent négligé à la télévision québécoise, une télévision très homogène, en résumé très blanche et très francophone. J’avais beaucoup de commentaires d’immigrants qui me disaient avoir appris le français en nous regardant, qu’ils trouvaient la série amusante et révélatrice sur la réalité de l’immigration au Québec.
Être. Tout sur moi est une série très appréciée par les gais. L’un des acteurs principaux est homo (Eric Bernier). Vous concernant, on se souvient que dans la première saison, votre personnage assiste au spectacle d’une drag queen vous personnifiant. Cette aventure illustre bien votre rapport privilégié avec la communauté gaie. Comment expliquez-vous cette relation particulière ?
M.L. J’ai beaucoup d’amis gais, c’est vrai. Depuis toujours, quand je sors dans le Village, je me fais offrir des verres, les gens viennent me parler. Ils sont tellement gentils avec moi. J’ignore pourquoi (rire). Dans Tout sur moi, Valérie (Blais) dit que « Sortir avec Macha dans le Village, c’est comme sortir avec Queen Latifah dans le Bronx ». Même sur Facebook, j’ai parfois des demandes d’amitié de très jolis garçons homos. J’arrive presque à rendre Éric (Bernier) jaloux. Il me demande: « c’est qui lui ? Pourquoi je l’ai pas dans mes amis ? » (rire).  Plus sérieusement, je sais ce que c’est de se sentir en décalage. Je viens d’une famille avec une mère catholique francophone et un père juif anglophone, je suis allée dans un lycée français et j’ai pris l’accent français… Je ne me suis réellement sentie à ma place qu’en intégrant le Théâtre du Nouveau Monde à Montréal. Peut-être est-ce ce sentiment de toujours être « pas rapport » qui explique ma popularité auprès des gais ? Je ne sais pas.
Être. Est-ce justement le fait d’être appréciée par la communauté gaie qui vous a fait accepter le poste de porte-parole du GRIS-Montréal ?
M.L. C’est surtout le coup de fil que Gilles Renaud, l’ancien porte-parole, m’a passé pour me solliciter qui m’a convaincue. Je sais que le GRIS cherche toujours des porte-parole hétérosexuels, ayant des enfants. Mais je ne sais pas comment mon nom leur est venu (rire). En tout cas, c’est allé très vite, je n’ai pas hésité. Je reçois beaucoup de sollicitations de ce genre. Comme pour mon travail, je fonctionne à l’instinct : pour GRIS-Montral, j’ai dit oui. Deux raisons, en fait, m’ont fait accepter. D’une part, je n’avais rien à faire (rire). Je trouvais cela formidable d’être bénévole, d’agir pour une cause noble. L’école, c’est tout ce qu’on a dans la vie pendant longtemps. C’est un milieu particulier : les parents peuvent être ouverts mais les enfants vont être violents entre eux. D’autre part, j’ai aussi accepté car j’ai pensé à ma petite fille. Si dans quelques années, elle se découvre lesbienne, je veux qu’elle aille au bal avec sa blonde sans que cela pose problème. Je ne veux pas qu’elle soit embêtée.
Être. Quelle a été votre impression pour vos premiers pas comme porte-parole ?
M.L. Celle d’être entourée par des gens en tout point extraordinaires. Chaque fois que je me retrouve avec des bénévoles du GRIS, je suis impressionnée. Ils font un travail loin d’être facile. Plusieurs d’entre eux en sont à effectuer, chaque année, plus de 100 visites dans des établissements scolaires ! J’ai assisté à un certain nombre d’interventions. Ils se retrouvent face à ces enfants et, croyez-moi, ce n’est pas facile pour les bénévoles de répondre à leurs questions. Ce sont des interrogations que je trouve pertinentes, par exemple : « Si vous vous voulez être acceptés, pourquoi organisez-vous des Jeux olympiques uniquement gais ? ». C’est tout sauf niaiseux. Donc il s’agit d’une mission importante pour ces gais et lesbiennes. Leur travail parvient à changer les mentalités.
Être. Avez-vous constaté beaucoup d’homophobie lors des interventions auxquelles vous avez assisté ?
M.L. Les enfants ont toujours un questionnaire à remplir avant l’intervention. Et les réponses étaient catastrophiques. On pouvait lire des phrases comme « les homosexuels sont des malades » ou « cela ne devrait pas exister ». Et ce n’est pas seulement un enfant sur 30 qui répond ce genre de choses. Bref, ce n’est pas du tout exagéré que d’affirmer qu’il y a un gros problème d’homophobie dans les établissements scolaires au Québec. Il est donc plus que jamais important de lutter, de faire de la sensibilisation. Prenez par exemple le cas des enfants d’immigrants : leurs parents viennent souvent de pays où les gais et des lesbiennes n’ont aucun droit. Il faut donc dire, répéter : ici au Canada, vous avez le droit de vous embrasser, de vous tenir par la main. Vous ne vous ferez pas arrêter par la police, vos droits seront respectés.
Être. Vous avez entendu les témoignages de jeunes gais et lesbiennes discriminés ?
M .L. Oui, bien sûr et c’était très émouvant. Je pense à ce jeune qui nous a répété la phrase de son père : « J’aurais préféré que tu meurs plutôt que tu sois homo  ». Je pense à ces filles qui ne peuvent pas aller aux toilettes parce qu’elles sont lesbiennes et qu’elles savent qu’elles vont avoir des problèmes… C’est révoltant : vous voyez une adolescente de 14 ans aller chez les hommes ? D’autres jeunes sont agressés. Ils sont effrayés, du coup ils arrivent en retard à l’école pour éviter de se faire frapper. Et comme ils arrivent en retard, ils sont punis par les professeurs. Personne ne devrait vivre cela. Je peux vous parler aussi de ces jeunes gais et lesbiennes qui ont peur quand le GRIS arrive dans leur classe, car ils craignent d’être « découverts ». Et puis je ne parle même pas des cas de suicide. Toute cette situation est inadmissible.
Être. Peut-on être quand même optimiste ?
M.L. Je le pense. Des études universitaires ont été faites sur la question de la sensibilisation auprès des jeunes concernant l’homosexualité. On s’est aperçu que le nom de GRIS-Montréal revenait souvent. Les enfants sont de plus en plus nombreux à en entendre parler. Il y a donc des effets incontestables. On le voit aussi à travers ces établissements scolaires qui ont compris l’importance de ces interventions : ils font désormais venir GRIS-Montréal chaque année. Dans une école, des parents ont voulu s’opposer à une possible intervention de bénévoles. Les élèves ont alors fait un geste magnifique : ils ont tous mis un t-shirt rose pour montrer leur désaccord avec leurs pères et leurs mères. Le directeur s’est finalement rangé de leur côté et le GRIS a pu venir. J’ai l’impression que, petit à petit, cela devient «uncool» d’être homophobe. La vapeur se renverse. De toute manière, nous n’avons pas le choix. Certes, cela ne concerne qu’une minorité, oui il y a plein d’autres problèmes. Mais ce combat doit être une priorité quand on sait que des jeunes en viennent à s’ôter la vie à cause de cette violence.
Crédit photos : Damián Siqueiros
Orchidées sculptées : Mia Bureau
Robes : Rush Couture (par Claudette Floyd)
Hôtel : Pierre du Calvet

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