Entrevue: Jean-Luc Roméro, rare voix politique gaie en France

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Jean-Luc Romero gay Homo politicus

Êtremag. Quelle image avez-vous de la politique menée pour les GLBT au Québec ?

Jean-Luc Roméro. Une image très positive. C’est la troisième que je viens à Montréal au moment de la Fierté. Je me souviens de mon étonnement, lors de ma première visite. J’avais vu les parlementaires québécois avec leur petit copain, en train de s’embrasser, ou encore des élus faire de la pub dans la presse pour souhaiter une « bonne fierté ». Cette année, dans le carré des personnalités, tous les partis seront représentés. Cela est tout simplement impensable en France. On sent ici une société apaisée autour des questions GLBT. Je suis en revanche plus inquiet quand il s’agit de la situation autour du Sida.

Êtremag. C’est-à-dire ?

J-L.R. La pénalisation du SIDA qui se développe ici ces derniers temps va, selon moi, à l’encontre de la dignité humaine. Je pense à cette femme qui a été condamnée par la justice canadienne parce qu’elle n’avait pas dit à son partenaire qu’elle était séropositive la première fois qu’ils ont eu un rapport sexuel et ce, alors qu’ils s’étaient protégés. C’est très grave et inquiétant. Ça sous-entend que c’est au séropositif de porter la prévention, lui qui doit déjà faire face au rejet lié à ce qui est toujours considéré par la société comme « une maladie honteuse ». Par ailleurs, cela pourrait également entraîner une baisse des dépistages puisqu’on se situe dans une logique où quand on ne sait pas, on ne risque pas d’être poursuivi.

Êtremag. Quelle est l’attitude du gouvernement français face aux problèmes liés au Sida ?

J-L.R. Le Sida se soigne aussi par la politique. Or, en France, il ne fait plus partie des priorités dans les politiques de santé publique. Chaque séropositif français a la chance de pouvoir avoir accès au meilleur traitement qui soit, tel que c’est prévu par la loi. En revanche, la « maladie sociale » reste toujours aussi présente, accompagnée de la précarité et de la solitude. Les conséquences sont graves : il est sans doute plus difficile de dire qu’on est séropositif en 2011 qu’à la fin des années 80. Il y a besoin d’une nouvelle politique, surtout quand on sait qu’il y a autour de 50.000 personnes séropositives en France qui ne connaissent pas leur statut.

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Êtremag. La France et le Canada ont comme point commun de ne pas reconnaître aux gais le droit de donner leur sang. Vous combattez ardemment cette interdiction dans votre pays…

J-L.R. Oui, même je dois dire qu’il y a encore quelques années, ce problème ne me paraissait pas essentiel quand on évoquez les droits GLBT. J’ai répété cela un jour sur une radio française de grande écoute. J’ai reçu alors beaucoup de lettres de jeunes gais scandalisés par ma position. C’est à ce moment-là que j’ai compris le caractère totalement discriminatoire de cette situation, reconnu comme tel d’ailleurs par la Haute Autorité de Lutte contre les Discriminations et pour l’Egalité que j’avais saisie sur cette question en 2006. Le ministre de la Santé de l’époque, Xavier Bertrand, était d’accord pour changer les choses. Puis celle qui lui a succédé a changé d’avis.

Je sais qu’on met en avant des arguments épidémiologiques. Je ne les accepte pas. Il y a aujourd’hui 15% des gais français qui sont séropositifs. Le pourcentage est plus élevé pour les populations d’Afrique subsaharienne. Or, quand une personne issue de cette région vient en France puis veut donner son sang, elle peut le faire : on lui demande une prise de sang, puis une autre quatre mois plus tard. Si le résultat est négatif concernant le SIDA, on lui donne l’autorisation. On n’accepte pas de mettre en place le même système pour les gais. Pourquoi ? Aucun argument n’est donné pour répondre à cette question.

Les choses sont bloquées. Les agences de Santé sont farouchement opposées à tout changement. Lors d’une réunion à laquelle j’ai assisté au ministère, avec les principaux organismes concernés, j’ai expliqué qu’il était panormal d’interdire de donner son sang à un jeune qui se sait gai mais qui n’a jamais eu de relations sexuelles. Le directeur de l’Établissement français du sang m’a répondu qu’ «être gai c’est un comportement à risques ». Bref, il y a aujourd’hui une interdiction à vie pour les homos. Seule l’alternance politique, avec le retour de la gauche au pouvoir, pourra changer les choses.

Êtremag. Faites-vous le même constat pour le mariage et l’adoption ?

J-L.R. Oui, il y a une vraie unanimité sur cette question à gauche, au Parti socialiste, principal parti d’opposition, comme ailleurs. Cela fait ainsi partie des 10 priorités du PS. En se battant pour cela lors de la prochain campagne présidentielle de 2012, il y a moyen de ringardiser la droite qui n’a rien fait sur le sujet. Le président de la République ne s’est jamais vraiment prononcé sur la question. Il s’est contenté de lancer la promesse d’une forme de partenariat et d’un changement au niveau du statut du beau-parent, au moment de la campagne de 2007. On n’a rien vu arriver. Nicolas Sarkozy n’est pas homophobe mais ces questions ne lui rapportent rien en termes d’électorat. Du coup, il ne s’en occupe pas et laisse la parole aux homophobes de son parti qui ne sont même pas sanctionnés.

Êtremag. On dit que Marine LePen attire de plus en plus d’homos en France. Existe-t-il le risque de la voir capter le « vote gai » ?

J-L.R. Il n’y a pas de « vote gai » en France car on ne retrouve pas cette logique communautaire qui est au contraire mise en avant dans les pays anglo-saxons. Néanmoins, oui, il y a une vraie crainte. Marine LePen présente un visage de femme de son temps – divorcée deux fois, trois enfants -, elle est assurément plus douce et souriante que son père. Elle peut ainsi séduire de nombreux gais, en brandissant notamment l’immigration comme une menace pour leurs droits. C’est une vraie inquiétude. Lors du défilé du Front national pour la Fête du Travail du 1er mai 2011, on m’a dit qu’on y avait vu des couples d’hommes se tenant par la main. Auparavant, on y apercevait des néonazis que Marine LePen a fait disparaître du cortège cette année.

Homopoliticus
Jean-Luc Roméro
Éditions Florent Massot
300 pages

Crédits photo: Gilles Couteau

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