Édouard Louis : le choc littéraire

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Eddy Bellegueule a grandi dans le nord de la France, en Picardie, là où la misère et la violence font le quotidien d’un petit village. L’auteur transcende les clichés dans une peinture sociale tragique : le chômage, l’alcoolisme, le sexisme, les femmes battues, la racisme et, bien sûr, l’homophobie.

Au milieu de tout ça, Eddy est différent, plus féminin, alors on le soupçonne d’être homosexuel et c’est là, à peine sorti de l’enfance, que la violence commence. Aussi bien physique que psychologique, insidieuse et quotidienne, cette violence sera là à l’école, au détour d’une rue, dans un couloir désert, dans les insultes, les coups de poings et le mépris. Eddy ne dira rien, c’est le pouvoir de la honte.

« La violence a été le projet fondateur de mon livre. Je voulais faire de la violence un espace littéraire, comme Duras a fait avec la passion, la folie. Ou comme Claude Simon a fait pour la guerre. Ou Hervé Guibert, pour la maladie. C’est une violence qui la plupart du temps ne se voit pas. Justement, la puissance de la littérature pour moi, c’est montrer avec les mots l’invisible. »

Mais il n’y a pas que la violence à son égard, il y a la violence partout.

« Et pour montrer ça, il fallait que mon livre soit violent. Que le langage de la violence soit là, ce langage non littéraire. Je voulais faire du littéraire avec du non-littéraire, dire les mots qui sont à priori exclus de la littérature, mais qui disent aussi une certaine forme de vérité de la violence. »

 Edouard Louis par John Foley_NB

Étudiant en sociologie, il cite Pierre Bourdieu, l’un des plus grands sociologues de la seconde moitié du XXe siècle : « Selon Bourdieu et son principe de conservation de la violence, on est victime de violence partout, tout le temps. On finit par soi-même reproduire la violence, à d’autres niveaux. Sur les étrangers, sur les femmes, les homosexuels. J’ai voulu montrer comment cette violence n’était pas le fait d’individus, mais d’une situation, de la misère aussi. Mon but n’était pas de pointer des individus. D’ailleurs, je ne nomme pas le village en question dans mon livre. »

Malgré cela, certains journalistes ont fouillé les poubelles de son passé jusqu’à aller interroger les habitants de son village. Les répercussions sont vite arrivées par le biais de menaces envers le jeune auteur. Bien qu’il ne voulait pas qu’on oblige les gens à se reconnaitre dans son livre, il était hors de question qu’il se taise. « Y’en a marre qu’il y ait toujours des sujets qui soient indicibles. Parce que des gens pourraient légitimement se sentir plus blessés que d’autres, il faudrait passer sous silence cette violence ? »

 E. Louis En finir avec Eddy Bellegueule

Le résultat est là. En très peu de temps En Finir avec Eddy Bellegueule est devenu un énorme succès, il va être traduit dans une douzaine de langues, est en projet de film et est en liste pour de nombreux prix (Prix du livre Inter, Prix de la Coupole et prix Orange).

Rappelons que le très jeune auteur a changé officiellement son nom de naissance pour son pseudonyme Édouard Louis « Eddy Bellegueule, c’était moi. Je l’ai tué »

Se référant à la phrase de Maguerite Duras : « Pour la première fois mon nom prononcé ne nomme pas », il signe ainsi son roman comme une petite mort « Cette phrase magnifique de Duras dit le projet de mon livre, qui est un projet de rupture. Rupture avec mon enfance, avec qui j’ai été, avec celui qu’on avait fait de moi. Et ça veut dire aussi qu’un nom, ce n’est jamais seulement un nom : c’est une histoire, des expériences. Rompre avec Eddy Bellegueule, faire en sorte que ce nom ne me nomme pas, c’est rompre avec mon passé. »

Beaucoup de ceux qui ont souffert pour exister se reconnaitront dans ce livre et c’est ce partage avec ses lecteurs qui compte pour Édouard Louis. « J’ai conçu mon livre non seulement comme une rupture pour moi, mais comme un appel à la rupture, pour ne pas dire un appel à l’insurrection, à ne pas être ce qu’on a fait de nous mais ce qu’on veut être. Quand on fuit, on fait fuir le système avec soi. Et fuir, c’est se réinventer. »

Un acte de rébellion et de courage pour un véritable choc littéraire, mais aussi un acte porteur d’espoir.

Richard Des Lys