De Marine Le Pen à Stephen Harper: LES STRATÉGIES CHANGEANTES DE L’EXTRÊME-DROITE

Par  |  Aucun commentaire

Stephen Harper le 2 mai a Calgary

Les bons scores obtenus par l’extrême-droite lors des élections européennes de la fin de semaine ont eu l’effet d’un électrochoc. Capitalisant sur l’incapacité des gouvernements européens à apporter des solutions aux problèmes causés par la crise financière de 2008, l’extrême-droite européenne a eu recours aux mêmes subterfuges qui ont fait sa marque depuis près d’un siècle : rejeter le blâme sur l’immigration et les ‘étrangers’ et, nouveauté de ce siècle, sur la Communauté européenne. Dans des pays comme la France ou le Grande-Bretagne, on ranime la nostalgie de la grandeur impériale de ces anciennes grandes puissances, un râtelier auquel se sont nourris tous les fascismes. On capitalise aussi sur la défense des valeurs chrétiennes qui seraient l’identité même de l’Europe et on les oppose aux droits LGBT.
Une comparaison qui ne tient pas la route
Durant la dernière campagne électorale au Québec, certains tentaient désespérément de tracer un parallèle entre le projet de charte de la laïcité mis de l’avant par le Parti Québécois et l’invocation de ’la défense de la laïcité républicaine’ par le Front National pour justifier ses positions anti-immigrations. Certains soi-disant ‘Inclusifs’ drapés dans le multiculturalisme de Sa Gracieuse Majesté, relents d’une mentalité féodale où la société est morcelée en de multiples fiefs qui s’unissent sous la Couronne, ont même tenté d’assimiler mon appui à une charte de la laïcité conséquente telle que revendiquée par le Rassemblement pour la laïcité aux courants ‘homonationalistes’ qui tentent de manipuler la cause LGBT pour justifier les positions de l’extrême-droite, racistes anti-immigrants.
Cette comparaison ne tient évidemment pas la route. Au-delà la langue et les origines communes, le Québec n’est pas la France. Loin d’être une nation avec une longue tradition coloniale, dotée de l’arme atomique et d’un droit de veto à l’ONU, où la laïcité de l’État est affirmée depuis plus de 100 ans, résultat des origines révolutionnaires de la République française qui ont posé depuis plus de deux siècles la nécessité de la séparation de l’Église et de l’État, le Québec est une nation annexée de force par le colonialisme britannique. Non seulement le Québec n’est pas une nation dominante sur cette planète, c’est au contraire une nation dont l’existence est constamment menacée, dont le poids ne cesse de se réduire au sein d’un Canada à la tradition conservatrice et monarchique n’ayant aucun cadre clair et net de sa ‘neutralité religieuse’.
Une extrême-droite religieuse canadienne et oecuménique
Ici, c’est le caractère flou de la ‘neutralité religieuse’ de la monarchie constitutionnelle de droit divin qui permet de mille et une façons à l’extrême-droite religieuse infiltrée dans le Parti conservateur au pouvoir à Ottawa de promouvoir le conservatisme social et de faire reculer les droits LGBT entre autres. Le discours anti-immigrant est beaucoup plus faible qu’en Europe parce que la vaste majorité de cette ‘nation’ n’existe que depuis un siècle ou deux et les origines diverses et immigrantes assez fraiches empêchent la droite de dérives pareilles comme en Europe, ce qui n’empêche pas les Conservateurs d’adopter des politiques d’immigration restrictives.
Au contraire, dans la stratégie deux fois séculaires depuis Lord Durham de construction du Canada, l’immigration doit servir à noyer la nation ‘canadienne’ devenue québécoise. À défaut que cette immigration soit britannique comme souhaitait ce projet raciste d’assimiler le peuple québécois à ‘la race supérieure britannique’ ‘pour son plus grand bien’, les autorités fédérales et l’élite anglo-canadienne ont adopté la politique du multiculturalisme combinée au bilinguisme fédéral limité pour nier toute tentative du Québec de se constituer en nation. Cette politique sert très largement à perpétuer les ghettos ethniques et religieux et une dualité linguistique au Québec qui contribuent largement à l’anglicisation des immigrants. Dans la logique fédérale, elle contribue ainsi à ‘l’unité canadienne’.
C’est donc sans surprise que la même droite qui en Europe tient les discours anti-immigrants les plus enflammés, sait ici se servir et manipuler l’immigration et tout particulièrement le multiculturalisme pour promouvoir le conservatisme social, l’intégrisme religieux et combattre la laïcité et aussi les droits LGBT qui ne peuvent s’affirmer que dans ce cadre.
Loin d’être dirigée par une Marine LePen qui tonitrue la défense de la ‘laïcité républicaine’ (tout en se réclamant de Jeanne d’Arc, la sainte-patronne catholique de la France!) pour pourfendre ‘la menace islamiste’, l’extrême-droite canadienne anti-avortement, homophobe a placé ses espoirs dans Stephen Harper croisé du conservatisme social et grand défenseur de la ‘liberté de religion menacée’. Dans un pays qui n’a jamais eu de religion d’État unique, la droite la plus conservatrice a compris depuis longtemps qu’elle a besoin d’une position ‘œcuménique’ pour accéder au pouvoir même si elle croit dur comme fer que seule la religion chrétienne soit la vraie foi.
On avait déjà eu un bel exemple de cet œcuménisme quand Vic Toews alors député de l’Alliance canadienne, l’ancêtre du Parti conservateur avait plaidé pour élargir l’exception religieuse lorsque Svend Robinson avait proposé en 2002 d’ajouter l’orientation sexuelle dans la définition de groupe identifiable dans l’article 318 du Code criminel portant sur la propagande haineuse. ‘’L’absence de défenses dans l’article 318 pourrait se révéler problématique pour nombre de publications courantes, dont la Bible, l’ouvrage le plus lu et le plus publié au Canada comme dans le monde, avait-il plaidé en Comité parlementaire. Les chrétiens comme les juifs en seraient affectés. En outre, beaucoup de musulmans estiment que l’homosexualité devrait être interdite. Certains passages de la shari’a enjoignent de punir très sévèrement les homosexuels. En vertu d’une définition qui serait trop vague dans la loi, on pourrait dire que cela revient à préconiser un génocide qui serait basé sur l’orientation sexuelle.
Est-ce bien cela que l’on vise avec cette modification? Si tel est l’objectif visé, ou du moins tel serait son effet, nous ne pouvons pas y souscrire. Je ne crois pas que le législateur ait jamais eu l’intention d’interdire ce type de publication. Or, en l’absence de défenses précises, des individus pourraient faire l’objet de poursuites coûteuses. Des publications religieuses très diverses pourraient être censurées ou même interdites. Si le projet de loi C-415 franchit l’étape de la deuxième lecture, nous exigeons que le comité envisage des défenses qui seraient appropriées dans ce contexte.’’
Ce que les Libéraux au pouvoir s’empressèrent de faire en modifiant l’article 319 pour ajouter les textes religieux à l’exception empêchant de considérer les points de vue religieux comme de la propagande haineuse même si on argumente comme le prêcheur américain Peter LaBarbera permis d’entrée au Canada que l’homosexualité doit être recriminalisée, ou comme l’imam Al-Ayiti on prêche que les homosexuels devraient être décapités… sans être poursuivi.
Contre la Charte, la Sainte-Alliance à l’œuvre
La Sainte-Alliance ainsi bâtie a été des plus utiles au gouvernement conservateur dans sa lutte contre le projet de charte de la laïcité. Les chrétiens évangéliques, les ultra-catholiques ont ainsi pu laisser aller les islamistes au front et invoquer la lutte ‘contre le racisme et l’islamophobie’, pour ’la défense des minorités religieuses’ ce qui était certes plus vendeur que si la croisade avait été menée par le maire Jean Tremblay, les Bérets blancs, l’Opus Dei, la Coalition pro-vie ou les Juifs ultra-orthodoxes. Il était émouvant dans cette croisade de voir des religions qui se considèrent les unes les autres comme des hérésies et qui s’entretuent aux quatre coins de la planète, tout à coup se donner la main pour combattre la laïcité. Harper n’eut finalement même pas à intervenir en dépit de ses menaces initiales de contestation judiciaire reprises avec passion par le chef néo-démocrate et toute la ribambelle de soi-disant ‘Inclusifs’. Philippe Couillard n’eut qu’à s’engager à combattre la Charte et à s’engager à maintenir le crucifix à l’Assemblée nationale pour rallier derrière lui tous les croisés anti-charte qui, bien que minoritaires dans la population, ont pu se donner un gouvernement majoritaire.
Il y a certes eu dans ce débat des courants de droite très minoritaires qui ont repris et qui reprennent les discours du genre du Front National, pour qui la principale menace à la laïcité et au Québec, c’est l’immigration et l’Islam. Ces discours prétendent ainsi donner une réponse ‘québécoise’ au discours contre la laïcité et anti-québécois de la droite religieuse et conservatrice canadienne. Il est pathétique de voir des indépendantistes québécois non seulement reprendre les discours du Front National, mais même de partis ou courants racistes WASP de Grande-Bretagne ou des États-Unis… se revendiquant de la même idéologie qui a servi à écraser nos Patriotes et à opprimer les francophones au Canada comme aux États-Unis. Ceux-là ont apparemment oublié que la droite religieuse canadienne, tout particulièrement les Chrétiens évangéliques, sont au Canada comme à travers le monde des ennemis des plus implacables, des plus dangereux de la laïcité, des droits LGBT, que les régimes, les guerres qu’ont mené ou soutenu leurs représentants politiques comme Bush et Harper, leur soutien aveugle au sionisme, ont contribué grandement à stimuler l’islamisme.
Les succès de l’extrême-droite en Europe doivent nous rappeler la nécessité d’avoir un leadership politique qui sache répondre aux attentes et aux préoccupations légitimes de la population. Il est bien légitime que nous soyons inquiets face à la montée des intégrismes qui menacent tout particulièrement les droits des femmes et des LGBT, bien légitime que nous ne voulions pas voir réduits les acquis en matière de laïcité et de droits conquis sur cette base en-dehors des dogmes religieux dominants par un grignotage à coup d’accommodements et de concessions religieuses. Ce qui serait préoccupant au Québec, ce serait qu’on prétende désormais répondre à l’intégrisme religieux infiltré au pouvoir à Ottawa et au laisser-faire libéral à Québec relayé par la gauche ‘inclusive’ par une catho-laïcité ‘républicaine’ d’inspiration Front National et ses discours racistes… et homophobes. Les partisans de la laïcité, les partis politiques qui défendent ce grand principe démocratique, garant de la liberté de conscience, une assise fondamentale de la démocratie, doivent savoir répondre à nos préoccupations sans confondre liberté de religion et soumission aux intégrismes. Ils doivent savoir que la défense de la liberté, de l’égalité, de la démocratie rime avec vigilance face aux intégrismes et à toutes les idéologies intolérantes.