Et si Québec s’attaquait à sa propre discrimination systémique au lieu de se péter les bretelles?

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La nouvelle est presque passée inaperçue dans les médias. Fierté Montréal annonçait le 14 décembre dernier que sa prochaine édition accueillera une conférence internationale sur la diversité sexuelle et la pluralité des genres dans la francophonie. Cette activité s’intégrera à la programmation de Fierté Montréal 2017 sous le thème Égalité et légalité. Et le gouvernement du Québec annonçait du même coup par la bouche de la ministre des relations internationales Christine St-Pierre un soutien financier de 300,000$ pour l’organisation de cette conférence, ce qui est en soi une bonne nouvelle.

Mais j’ai bien failli m’étouffer en lisant le pétage de bretelles et la compassion feinte de la ministre de la Justice, Stéphanie Vallée, ministre responsable de la Lutte contre l’homophobie dans le communiqué annonçant cette subvention. « Je remercie Fierté Montréal pour l’organisation de cette importante conférence internationale, pouvait-on y lire. L’égalité des droits des personnes passe inévitablement par leur égalité juridique. Nous sommes conscients qu’il reste encore du chemin à parcourir afin de faire respecter les droits des personnes des communautés LGBT d’ici et des autres pays. C’est pourquoi notre gouvernement est déterminé à maintenir son engagement afin de les soutenir collectivement’’. Et le communiqué continuait en disant qu’‘Avec la Politique québécoise de lutte contre l’homophobie en 2009 et le plan d’action gouvernemental (2011-2016), le Québec détient également une expertise pouvant être partagée sur la scène internationale afin de favoriser l’échange de bonnes pratiques gouvernementales.’

Oh oui, c’est certainement en  raison de cet ‘engagement afin de les soutenir collectivement’ et de cette ‘détermination’ que la ministre n’a pas hésité à couper dans le très très maigre programme de lutte contre l’homophobie de 1,4 million $ par année dont moins de 500,000$ contribue à soutenir la centaine d’organismes LGB T qui survivent à travers le Québec en comptant essentiellement sur le bénévolat, le militantisme et l’auto-financement depuis des décennies et que la discrimination systémique continue contre nos communautés et tout particulièrement contre leurs organismes qui continuent à être les plus sous-financés de tous les organismes communautaires du Québec qui existent depuis des décennies. Comme la lutte contre l’homophobie et la transphobie est la dernière action gouvernementale à avoir été reconnue en 2011 seulement en matière de droit à l’égalité et que le gouvernement libéral n’a fait que le strict minimum en la matière pour éviter de se faire qualifier d’homophobe, nos organismes continuent à crever de faim 12 ans après les derniers États généraux LGBT tenus à Québec en 2004 qui avaient revendiqué dans l’objectif d’atteindre au-delà de l’égalité juridique  l’égalité sociale une politique nationale de lutte contre l’homophobie et la transphobie pour faire en sorte de voir enfin leurs missions reconnues par l’État avec un financement public à l’avenant.

Après s’être trainé les pieds pendant sept ans, le gouvernement libéral de Jean Charest, bien plus occupé à se maintenir en place grâce au copinage et à la corruption qui auront coûté des centaines de millions de $, voire des milliards aux Québécois, a accouché d’un plan d’action hautement symbolique de 7 millions $ sur cinq ans. À l’époque, à l’annonce de ce plan. le ministre Jean-Marc Fournier avait lui-même reconnu que ce budget ne répondait qu’à 20% des besoins minimaux identifiés, mais avait prétexté un contexte budgétaire difficile pour ne pas en faire plus. On sait depuis la Commission Charbonneau comment quelques extras de moins consentis aux généreux donateurs du Parti libéral auraient pu permettre aisément de répondre à 100% de ces besoins minimaux. Et aujourd’hui, alors que le Québec nage dans les surplus budgétaires, résultat de deux ans de coupures drastiques, que le gouvernement parle de baisser les impôts, passerons-nous encore une fois en-dessous de la table? Quelle sera l’excuse cette fois-ci pour ne pas prioriser ce qui n’a jamais été priorisé en plus de 200 ans de parlementarisme?

Après avoir participé activement à nous réprimer pendant des siècles et n’avoir jamais lésiné sur les moyens pour ce faire, après avoir collaboré avec l’Église catholique et les autres Églises et institutions religieuses pour inculquer l’homophobie à des générations et générations de Québécois et Québécoises et même à nos Premières Nations au point où elles ont oublié que cette homophobie et transphobie leurs étaient étrangères avant d’être éduquées comme des blancs, le gouvernement du Québec n’est-il pas capable d’un geste de réparations pour tous les torts causés en finançant décemment et ce aux quatre coins du Québec des organismes LGBT, des ressources minimales pour permettre aux personnes LGBT de pouvoir espérer vivre un jour en toute égalité dans leur milieu? Cette demande formulée depuis des décennies, la ministre ne peut pas ne pas en être consciente, les organismes LGBT sont venus lui rappeler lors de ses discrètes séances de consultation en juin dernier. Maintenir le sous-sous-financement chronique de nos organismes en invoquant des excuses bidons, ça s’appelle Madame la ministre de la discrimination systémique…. Ce qui est un obstacle à l’égalité juridique que nous avons arrachée de longue lutte.

Ce printemps, alors que la ministre préparait ses ‘consultations’ pour le renouvèlement du plan d’action quinquennal contre l’homophobie qui est venu à échéance, une cinquantaine de personnes LGBT ont été tuées et autant ont été blessées dans une discothèque d’Orlando chez nos voisins du Sud, témoignage brutal que l’homophobie et tout particulièrement l’homophobie religieuse dont ce gouvernement nie l’existence, sont encore bien vivantes même au pays qui a vu naître le mouvement LGBT moderne. Le premier ministre Couillard,  le même Philippe Couillard qui s’est enrichi en se mettant au service de la pétromonarchie saoudienne qui est un des régimes homophobes les plus brutaux sur la planète, le même Philippe Couillard qui croit que « L’intégrisme, c’est une pratique religieuse poussée à l’extrême qui, tant qu’elle n’enfreint pas les droits des autres…, bien sûr fait partie des choix personnels de chacun » et qui ne voit aucun mal à subventionner à grands coups de millions de $ son enseignement dans les écoles religieuses soutenues par l’État, est venu verser des larmes de crocodile à Montréal, au beau milieu du Village gai de Montréal sur nos morts. Pendant que le premier ministre feignait cette grande compassion, j’assistais à Rimouski à un vernissage d’une exposition d’artistes représentant bien la diversité sexuelle. Le plus gai d’entre eux me disait qu’il s’apprêtait à déménager à Montréal, ne pouvant plus supporter l’homophobie ambiante dans sa région. Et je me souvenais une fois de plus que 12 ans après nos derniers États-généraux, la revendication que nous avions formulée n’avait pas encore permis de soutenir comme nous le souhaitions la création minimale d’un centre LGBT dans chaque région pour briser l’isolement et combattre l’homophobie, que la majorité des régions du Québec sont toujours dépourvues d’organismes LGBT dotés d’une permanence avec pignon sur rue. Et qu’entretemps, j’ai vu mon ami Gaétan Gauthier, président du Regroupement des lesbiennes et gais de l’Est du Québec, baisser les bras, épuisé de porter à bout de bras et sans soutien public significatif son organisme. Et je me suis dit qu’il était tout simplement indécent d’inviter un homme politique qui justifie un tel état de choses dans une vigile pour les victimes de l’homophobie ou dans nos défilés de la fierté tellement il fait honte à notre nation.

J’entends beaucoup ma députée nouvellement élue Manon Massé parler de discrimination systémique. J’aimerais bien que pour une fois elle s’occupe de celle qui frappe tout particulièrement ses commettants et membres de sa propre communauté LGBT et qui se reproduit chaque jour dans sa propre circonscription. Après tout, ne dit-on pas que ‘Charité bien ordonnée commence par soi-même’? Au Forum social Centre-Sud où elle a pris la parole il y a trois semaines, le Corporation de développement communautaire du Centre-Sud qui organisait l’événement, qui dessert théoriquement le Village qui est au coeur de ce quartier, avait de la misère à parler des réalités LGBT qui lui sont pourtant incontournables, les personnes LGBT étaient à peu près invisibles. Et là encore les organisateurs se pétaient les bretelles en parlant de la vingtaine d’organismes LGBT qui desserviraient notre communauté dans ce quartier. Ils oubliaient soigneusement de dire qu’à peine 2 de ces 20 organismes sont dotés d’une permanence et qu’on attend toujours un centre communautaire LGBT digne de ce nom.

Il est à espérer qu’on aura de bonnes nouvelles à annoncer et qu’on aura entrepris de corriger cette situation quand on accueillera des délégations LGBT venus des quatre coins de la francophonie lors de cette conférence et que Québec aura un nouveau plan de lutte quinquennal substantiel contre l’homophobie à présenter au reste du monde pour l’occasion. Et tant qu’à y être, Québec pourrait étendre la réflexion et se demander pourquoi Centraide, la plus importante source de financement privé au Québec pour les organismes communautaires, qui priorise la lutte contre la pauvreté et l’exclusion, n’a jamais donné un cent à un organisme LGBT comme si l’homophobie et la transphobie n’étaient pas une source d’exclusion? Serait-ce un mauvais pli pris à cause de ses origines religieuses? Sinon les 300,000$ consentis n’auront servi qu’à créer un écran de fumée devant l’inaction de Québec qui maintient dans la misère nos organismes LGBT.