Aînés GLBT – Marguerite Blais : « On doit changer de paradigme »

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Être. Pouvez-vous nous rappeler le contexte qui a mené à l’investissement de 400.000$ pour le programme « Pour que vieillir soit gai » de la Fondation Émergence ?

Marguerite Blais. En 2007, nous avons mené une consultation publique sur les conditions de vie des ainés à travers tout le Québec. Dans la région de Montréal, des personnes LGBT ont signifié l’importance de porter une attention particulière aux gais et lesbiennes ayant assumé publiquement leur homosexualité et craignant de devoir retourner dans le placard en Centres d’hébergement de soins de longue durée. Nous avons déposé le rapport issu de cette consultation au cours du printemps 2008. La Fondation Émergence a ensuite proposé un projet.

L’objectif était de développer du matériel de sensibilisation et d’intervention pour le personnel qui œuvre auprès des personnes qui vivent dans des résidences ou dans des CHSLD. Le lancement du programme « Pour que vieillir soit gai » représente l’aboutissement de cet investissement. J’ajoute que depuis le lancement de la charte, j’ai reçu des courriels en provenance du monde entier pour louer notre avancement et notre ouverture d’esprit au Québec.

Être. Lors de l’annonce des investissements en 2009, on promettait aussi 120.000$ au Réseau des lesbiennes du Québec (RLQ) pour la diffusion d’un documentaire dans les résidences de personnes âgées. Où en est cet investissement ?

M.B. Je garde une certaine distance avec les divers projets puisque je fais confiance à l’intelligence des associations. Je ne peux pas vous dire précisément où en est ce projet, mais chose certaine, chaque organisme doit, à un moment ou à un autre, fournir un compte-rendu. On aura ainsi une meilleure idée des résultats. L’idée reste de présenter cette vidéo dans les centres pour personnes âgées. Mais vous me sonnez une cloche (sic.), j’irai certainement vérifier ce qu’il advient de ce projet.

Être. Croyez-vous que ces investissements de 400.000 $ et de 120.000 $ soient suffisants pour contrer l’homophobie à l’égard des ainés ?

M.B. Nous avons investi plus que ces sommes. Un montant de 58.104$ a aussi été accordé à l’Association des Transsexuels et Transsexuelles du Québec pour un projet visant à documenter et comprendre les conditions de vie, les craintes et les besoins des personnes ainées transsexuelles. Nous avons aussi donné 200.000$ à un projet proposé par la Fondation l’Actuel afin de mieux cerner les besoins de la population vieillissante atteinte du VIH/Sida. Puis il y a la mise sur pied du Plan d’action gouvernemental pour contrer la maltraitance envers les ainés, soit 20 millions de dollars. Au final, je ne peux pas dire si c’est suffisant ou non. Y’avait-il des ressources pour les personnes âgées homosexuelles avant ? À mon sens, c’est plutôt ça la question.

Être. Justement, selon vous, pourquoi y avait-il aussi peu d’argent pour les personnes âgées homosexuelles avant la mise en place de ces mesures ?

M.B. On ne parlait pas beaucoup des ainés en général puisque le vieillissement, ça n’est pas quelque chose de « sexy ». Pourtant, comme je le dis souvent, vieillir, c’est la seule façon de vivre. On doit donc changer ce paradigme. La maltraitance, la solitude et la pauvreté chez les ainés, ce sont toutes des questions taboues. Il y a aussi la grave question de l’âgisme, aussi importante que le sexisme ou le racisme, par exemple. Quand on additionne homophobie et âgisme, on aboutit à une double stigmatisation, d’où l’importance de sensibiliser la population.

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Être. Outre la Charte de bientraitance, quels sont les moyens concrets dont disposent actuellement les personnes âgées qui vivent de l’homophobie ?

M.B. Le plan d’action gouvernemental de 20 millions pour contrer la maltraitance chez les personnes âgées concerne toute personne, quelle que soit son origine ou son orientation sexuelle. En l’espace d’un an, grâce à une ligne téléphonique accessible à travers toute la province, des coordonnateurs à la maltraitance, la mise sur pied de la première chaire mondiale pour contrer la maltraitance, une campagne de sensibilisation, une équipe spécialisée à la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse, il y a eu une augmentation des dossiers de 600% à la Commission. Nous avons aussi appris que dans 70% des cas, la maltraitance vient de l’entourage immédiat.

Être. L’idée de maisons de retraite 100% GLBT fait son chemin ailleurs dans le monde. Pensez-vous que ce serait une solution au problème de l’homophobie contre les aînés ?

M.B. Ce n’est pas à moi de décider de cela. C’est aux organismes de le proposer s’ils estiment que cela peut être une bonne idée. Néanmoins, je vous répondrai ainsi : on estime qu’il y a 10% de la population qui est homo. Les sourds, des personnes qui m’intéressent particulièrement [Marguerite Blais a notamment fait son doctorat universitaire sur ce sujet, NDLR.], représentent le même pourcentage. Ils ont besoin de se retrouver entre eux pour communiquer. Actuellement, un certain nombre de sourds aînés sont en train de construire une résidence parce qu’ils ont besoin d’être ensemble. De la même manière, s’il y a une telle maison pour les homosexuels, ça ne veut pas dire que demain matin tous les homosexuels doivent se retrouver dans des résidences pour homosexuels.

Être. Revenons au financement accordé à la fondation L’Actuel pour un projet sur les aînés vivant avec le VIH/Sida, des personnes souvent en grave difficulté. Cette somme est réservée à la recherche. Ne pensez-vous pas que l’argent aurait dû être investi dans des mesures plus « pratiques » ?

M.B. Avant de mettre des choses en œuvre sur le terrain, il faut savoir quoi faire… Si on n’a pas de recherche, on n’a pas de données et on ne sait pas de quoi on parle. Il est donc fondamental de travailler avec les chercheurs. Le Plan d’action pour contrer la maltraitance s’est fait avec eux. Des gens ont dit « Pourquoi financer une chaire contre la maltraitance ? C’est quoi cette affaire-là ? Donnez ça directement sur le terrain ! ». Sauf que les données sur la maltraitance datent de dix ans, voire plus et qu’ au Canada il n’y a pas de recensement… Ça demande des recherches pour transmettre les connaissances aux gens du terrain et être capables de faire des phases n°2.

Être. Lors de l’annonce du déblocage des 200.000 dollars, des critiques ont affirmé que d’autres organismes étaient bien plus spécialisés que l’Actuel sur la question du VIH et des aînés. Certains ont sous-entendu que votre amitié avec Réjean Thomas était la raison de ce financement…

M.B. (Visiblement agacée) C’est vrai que je suis amie avec Réjean Thomas, mais ce n’est pas pour cela que le ministère a débloqué cette somme. Vous savez, je suis aussi amie avec beaucoup d’autres personnes… Je considère que Réjean Thomas est quelqu’un d’important dans ce qu’il fait. C’est très mesquin de la part des gens qui ont fait ces critiques. Ils n’avaient qu’à déposer des projets. Par ailleurs, la Fondation l’Actuel travaille avec l’Université McGill. C’est un de ses chercheurs qui va effectuer ce travail, pas quelqu’un de l’Actuel. En tout cas, on ne pourra pas dire qu’on a donné cet argent parce que Réjean Thomas est libéral (rire).

Crédits photo: Bérenger Zyla

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