Ce que le Sida a changé : 30 ans après…

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Le Sida l’a d’abord changé lui ainsi que sa manière d’aborder la médecine et ses rapports avec les malades. En voyant des centaines d’hommes et de femmes, réduits à un état cadavérique, tomber comme des mouches dans les années 80, en assistant aux progrès effectués grâce à l’AZT puis aux trithérapies une décennie plus tard, au point d’imaginer des avancées décisives dans un futur proche, Jean-Pierre Routy, aujourd’hui médecin dans le Service d’hématologie et d’immunodéficience de l’Hôpital Royal Victoria de Montréal, fait figure de témoin privilégié sur l’évolution d’une société occidentale confrontée au Sida depuis 30 ans

Être. Votre livre permet d’abord de rappeler qu’avant que virus soit isolé, en 1983, le Sida apparaissait comme une nouvelle peste, où tout le monde était dépassé, tandis que les malades se retrouvaient traités comme des moins que rien…

J-P.R. En découvrant que le Sida était un virus, on a pu en finir avec le genre de réflexions comme « Ils l’ont cherché, donc ils l’ont bien mérité », affirmant ainsi que la vie soi-disant « dissolue » de certains gais amenait à la dégénérescence. Même un ami homosexuel m’avait affirmé ça à l’époque, j’avais été très choqué. Face à l’ignorance, les gens ont toujours besoin d’explications. Pour ce drame alors inconnu, il fallait mettre la faute sur une catégorie – les hommes homosexuels à partenaires multiples.

Être. Selon vous, l’un des plus grands changements apportés par le Sida se trouve dans les progrès pour les droits des gais ?

J-P.R. Je suis persuadé que sans le Sida, les gais n’auraient pas le droit de se marier aujourd’hui. La pandémie a fait en sorte que l’homosexualité ne soit plus perçue par la société comme quelque chose de choquant. Il y a eu beaucoup d’homosexuels qui ont parlé durant ces années, de leur orientation comme de la maladie. Certains artistes connus et respectés sont morts du Sida, des écrivains ont évoqué tout cela comme jamais auparavant (je pense notamment à Hervé Guibert).

Être. Néanmoins l’homophobie existe encore et provoque toujours, au Québec et dans le reste de l’Occident, des contaminations et amène certains malades à refuser les soins !

J-P.R. C’est exact. Encore ce matin, avant cette entrevue, j’étais avec un patient que je connais depuis trois ans et qui ne veut toujours pas prendre de médicament. Sa situation s’est aggravée. J’ai écrit devant lui qu’il pouvait avoir le Sida, qu’il pouvait bientôt mourir et que tout cela était évitable en prenant un comprimé par jour. Rien à faire. Il est maghrébin, bisexuel, il vient de faire un mariage arrangé. Culturellement, il ne peut pas être homosexuel, mais ses rapports avec des hommes sont plus forts que lui. Il est complètement déchiré entre sa culture et la réalité. C’est terrible.

Être. Autre difficulté rencontrée par les médecins et les militants depuis plusieurs années : faire passer un message de prévention efficace auprès de jeunes gais. Pourquoi assiste-t-on à un échec ?

J-P.R. Le Sida ne leur fait pas peur, car ils ne voient pas leurs amis mourir. Il y a comme un déni de la génération des « papas » qui eux ont été touchés de manière dramatique. Se protéger est perçu par les jeunes comme un acte moral. Ne pas utiliser le préservatif peut donc apparaître comme une transgression de la norme établie. Par ailleurs, il ne faut pas oublier qu’être un jeune gai reste encore aujourd’hui quelque chose de difficile, d’autant qu’il y a désormais moins de solidarité dans la communauté. Quand une catégorie est peu acceptée par le reste de la société, une entraide apparaît à l’intérieur de celle-ci. Or, aujourd’hui, avec les avancées obtenues par les militants gais, ce n’est plus le cas. Résultat : quand un jeune homosexuel se sent seul, il se sent VRAIMENT seul. Et souvent, quand on va mal, c’est à ce moment-là que les rapports à risques ont lieu.

Jean-Pierre Routy - Ce que le Sida a changé

Être. Face aux contaminations qui continuent dans certaines catégories de la population, notamment chez les gais, le dépistage généralisé est-il la meilleure solution pour inverser la tendance ?

J-P.R. Oui. Il faut bien comprendre que ce sera bénéfique pour tout le monde : on évite la maladie en étant suivi. Si on est traité efficacement, la transmission à un partenaire sera très peu probable. Enfin, comme il y a aura moins de soins lourds, ça coûtera moins cher à la société ! Il nous faut expliquer aux gens qu’il suffit de prendre une pilule par jour aujourd’hui pour être traité et qu’il n’y a plus de dystrophie. Aux médecins aussi de faire en sorte que plus de dépistages automatiques soient mis en place. Aujourd’hui, beaucoup de gens pensent que, lorsqu’ils vont à l’hôpital pour n’importe quelle raison qui donne lieu à une prise de sang, on fait forcément le test pour le Sida. Or, ce n’est pas le cas !

Être. Comment percevez-vous la judiciarisation de la transmission du VIH qui s’est installée au Canada ?

J-P.R. C’est la pire des choses, d’autant qu’ici on pénalise dès la mise à risques. En France, on ne peut porter plainte que s’il y a eu infection, au Canada, le risque suffit. Pour moi, dans de tels cas, ça ne devrait pas être recevable. Ce pays en est revenu à regarder ce qui passe dans la chambre à coucher des gens.

Être. Une des choses qui n’a que très peu changé en 30 ans se trouve dans la discrimination envers les personnes séropositives…

J-P.R. Ça se voit même à l’intérieur de la communauté gaie ! L’une des solutions se trouve dans ce que les Américains appellent le serosorting : des soirées entre séropositifs. Ça se passe d’ailleurs parfois dans ma salle d’attente ! Ils ont comme base commune le même destin. Sur un plan plus général, la discrimination est un problème très compliqué parce qu’il est plus difficile de faire avancer les choses quand ça concerne la sexualité. Si des célébrités gaies sont sorties du placard publiquement, on manque de « héros » séropositifs. Une des choses qui me touchent le plus, c’est de voir des séropositifs être heureux d’apprendre qu’on leur a détecté un lymphome. Selon eux, ils ont enfin une raison de se plaindre, d’en parler à leur mère. Ils sont contents d’avoir un cancer.

Être. Que peut-on espérer pour les prochaines années ?

J-P.R. Je viens de diriger la première étude mondiale, structurée et financée, qui avait pour but l’éradication du virus. Ça n’a rien donné mais la voie est ouverte. J’ai commencé ma carrière en voyant des gens mourir du Sida. J’espère rencontrer, avant ma retraite, dans 15 ans, des personnes qui seront guéries. J’y crois dur comme fer.

Ce que le Sida a changé
Jean-Pierre Routy
Aux éditions Héliotrope

Crédits photo : Ⓖraham (photo du ruban) et Dominique Lafond (photo de Jean-Pierre Routy).

1 Comment

  1. Fannie

    6 décembre 2011 at 8h18

    I feel satisfied after readnig that one.