Ce délire ‘inclusif’ qui discrédite notre mouvement communautaire

Par  |  2 commentaires

La semaine dernière, en marge du débat entourant le projet de quartier résidentiel musulman qui a finalement été rejeté comme contraire aux lois du Québec contre la discrimination par presque tous les partis à l’Assemblée nationale, les bras me sont tombés en lisant la chronique de Judith Lussier sur le site de Métro où elle présentait ce projet comme un ‘safe space musulman’ quasi-nécessaire pour faire face à la grave discrimination ‘islamophobe’ qui sévirait au Québec. Les bras me sont tombés parce que, comme militant GLBT, s’il y a une place où je ne pourrais concevoir être en sécurité, c’est bien dans un espace exclusivement musulman. Tout le monde qui est un tant soit peu informé, sait que les États qui ont la religion musulmane dans sa variante sunnite ou chiite comme religion d’État, sont de véritables prisons et enfers pour les personnes LGBT.  Encore au début du mois, au Maroc, qui est bien loin d’être le plus intégriste des États musulmans, deux adolescentes ont été emprisonnées pour ce grave crime de s’être embrassées. Ici même au Québec, les jeunes québécois issus de l’immigration provenant du Moyen-Orient avaient témoigné lors des travaux du Groupe de travail mixte sur l’homophobie des pressions communautaires qui les empêchaient de vivre librement même ici, craignant parfois que leurs familles restées dans ce coin du monde soient victimes de crimes d’honneur.

Mais pour qui, diable, me suis-je demandé, un ‘safe space musulman’ est-il sécuritaire?  Pour les sunnites ou les chiites qui sont plutôt comme chiens et chats quand ils ne s’entretuent pas? Pour les musulmans libéraux comme Raif Badawi qui revendiquent de pouvoir critiquer la police religieuse? Pour Salman Rushdie? Pour les apostats qu’on menace de mort? Pour les mécréants qu’on persécute périodiquement quand on n’appelle pas à les exterminer? Pour les femmes adultères qu’on avait marié de force à des hommes qu’elles n’aimaient pas? Pour les femmes ou hommes qui commettent le péché d’homosexualité? Et ça existe où ça dans le monde un ‘safe space musulman’? En Arabie saoudite? En Iran? En Turquie? En Tunisie? En Égypte? En Syrie? En Irak? En Libye? En Algérie? En Somalie? Peut-être seulement pour le roi d’Arabie saoudite finalement, me suis-je dit, qui se trouverait à l’abri de poursuite pour violation des droits humains?

Je parlais de ça le lendemain matin à une boulangère jeannoise qui est allée en voyage avec son conjoint en Tunisie, la Tunisie du printemps arabe, et elle me racontait comment à trois reprises on lui avait proposé de la vendre contre trois chameaux, qu’elle s’était fait harceler à répétition en circulant seule dans la rue, qu’elle devait faire croire qu’elle était mariée pour qu’on lui fiche la paix. Et je pensais à ce militant venu représenter son organisation LGBT tunisienne à cette conférence où il avait dû rabrouer Judith Lussier quand elle avait tenté de minimiser le rôle de l’Islam dans l’homophobie rampante prévalant dans son pays. Une organisation dont les militants et militantes se font harceler, agresser. Un militant qui a finalement demandé le statut de réfugié ici devant les menaces à sa vie. Et j’essayais sans y arriver à mettre ensemble comme Judith Lussier les mots ‘safe space’ et musulman.

Mme Lussier s’est fait connaître dans le débat sur le projet de Charte de la laïcité à l’automne 2013 en lançant le mouvement ‘Québec inclusif’ qui s’est acharné à décrire comme un projet raciste et ‘islamophobe’ le projet de loi qui posait certaines limites aux pratiques religieuses des employés de l’État. L’analyse tordue par cette mouvance des enjeux entourant ce débat ignorait dans sa vision de la diversité toute la dimension de la diversité sexuelle, se limitant au cadre de la diversité telle que définie par le multiculturalisme canadien : race, ethnie, religion. C’était déjà gênant pour une chroniqueuse qui se déclare féministe et lesbienne de ne pas prendre en compte les réalités LGBT dans ce débat quand on sait les origines largement religieuses de l’homophobie dans notre pays et à travers le monde , quand on sait que c’est précisément les progrès de la laïcité qui nous ont permis d’obtenir la reconnaissance de nos droits, mais elle en avait remis en répondant à nos critiques en minimisant à la limite du grotesque l’homophobie religieuse. ‘S’il est vrai que les principales religions n’ont pas toujours été très tendres envers les personnes LGBT’ nous avait-on répondu, en parlant comme si l’homophobie religieuse était chose du passé. Exit l’analyse féministe qui définissait les grandes religions comme patriarcales et oppressives pour les femmes et les minorités sexuelles, cette mouvance a pris le parti de les réhabiliter au moment où elles cherchent désespérément à reprendre place dans l’État, quitte à nier la menace que représentent ces religions qui n’ont pas encore accepté le principe démocratique de la séparation des Églises et de l’État comme les courants très majoritaires de l’Islam ce qui rend si difficile sa coexistence avec la laïcité de l’État.

Mais ce qui est plus inquiétant pour notre communauté, c’est de voir de telles personnes être promues comme des ‘militantes pour les droits LGBT’, de voir une femme comme Judith Lussier coprésider la conférence sur les droits LGBT dans le monde dans le cadre du Forum social mondial tenu à Montréal cet été. Car cette mouvance discrédite notre combat auprès de vastes pans de la population qui ne manquent pas de noter l’incohérence de prétendre défendre les droits LGBT comme les droits des femmes en fermant les yeux sur les intégrismes religieux qui menacent nos droits. Comme le fait aussi le premier ministre canadien Justin Trudeau en participant à nos Fiertés tout comme il participe à des prières dans des mosquées intégristes pratiquant la ségrégation sexuelle, en acceptant de vendre des armes au régime ultraréactionnaire d’Arabie saoudite qui exécute encore pour homosexualité.

On peut se demander comment on en est arrivé là quand on sait comment pour obtenir quelque droit que ce soit, notre mouvement a dû se battre contre les principales Églises qui se sont opposées à tout progrès de ceux-ci.

Cette régression vers des positions qui nient le caractère rétrograde autant pour les femmes que les LGBT des principaux dogmes religieux, s’est amorcé par un alignement progressif de certains milieux de gauche et militants sur cette conception libérale étroite du vivre-ensemble qu’est le multiculturalisme canadien. Dans les années 1960, le multiculturalisme célébrant les différences ‘raciales’, ethniques et religieuses s’est présenté comme la réponse libérale à la vision conservatrice traditionnelle qui a modelé le Canada, inspirée du racisme WASP affirmant la supériorité des blancs, anglo-saxons et protestants, une idéologie présente dans le rapport Durham qui a jeté les bases de l’unité canadienne et portée jusqu’au XXe siècle par le puissant mouvement orangiste canadien et son véhicule politique, le Parti conservateur. En opposant la célébration des différences ‘raciales’, ethniques et religieuses au racisme WASP, le multiculturalisme canadien s’est présenté comme le summum de l’antiracisme alors que dans les faits il a prolongé certains traits de ce racisme qui a structuré le Canada comme la négation de la nation québécoise, les réserves indiennes et un développement séparé allégé des différentes communautés où le leadership a été laissé le plus souvent aux éléments les plus conservateurs. Cette conception de la diversité réduite à ses dimensions ‘raciales’, ethnoculturelles et religieuses nous a laissé en plan, excluant la diversité sexuelle de toute protection constitutionnelle explicite lorsque le principe du multiculturalisme a été intégré dans la Constitution canadienne rapatriée en 1982. Dans la conception libérale où l’égalité se limite à l’égalité des droits, au nom du multiculturalisme, on a fermé les yeux sur ce qu’il y avait de conservateur ou même de rétrograde dans certaines traditions culturelles, on s’est mis à faire comme si toutes les religions étaient d’’amour et de paix’, acceptant les droits démocratiques et la séparation des Églises et de l’État et au-dessus de toute critique de leurs pratiques. Du racisme WASP affiché à la création du Canada, on est passé à un relativisme culturel où il est désormais  honni de vouloir limiter  même les pratiques religieuses qui contredisent le vivre-ensemble et les protections contre la discrimination.

Une partie des milieux militants généralement à gauche se sont aligné sur cette vision et sont passés de critiques du contenu patriarcal, sexiste et homophobe, des principales religions à se faire défenseurs de la pôvre liberté de religion menacée, de religions qui jouissent non seulement de protections constitutionnelles, de privilèges juridiques (comme celui qui place leurs textes et dogmes religieux au-dessus des protections contre la propagande haineuse), mais aussi de généreuses exemptions fiscales, qui reçoivent des subventions pour enseigner leurs dogmes discriminatoires… pendant que nos organismes communautaires LGBT crèvent de faim. Au moment où l’Islam politique met la planète à feu et à sang  pour défendre une conception des plus rétrogrades de cette religion qui n’a jamais renoncé à être religion d’État, au moment  où les fondamentalistes chrétiens ont infiltré profondément les partis conservateur et républicain en Amérique du nord en se jurant de faire régresser les nouveaux droits conquis par les femmes et les LGBT, cette mouvance qui se dit ‘inclusive’ a plutôt choisi de rendre tabou la critique de la droite religieuse, surtout quand cette droite se manifeste dans des communautés ethnoculturelles issues de l’immigration. Désormais, critiquer les religions ou pratiques culturelles rétrogrades dans ces communautés est associé immanquablement au racisme et on a accrédité cette supercherie promue à l’échelle mondiale par les pétromonarchies réactionnaires à travers l’Organisation de la coopération islamique à l’effet que critiquer les courants majoritaires de l’Islam, religion d’État,  et ses pratiques rétrogrades, défendre le caractère universel des droits humains  relève de l’’islamophobie’, une soi-disant grave discrimination assimilée au racisme qui aurait déferlé en Occident depuis le 11 septembre 2001.

Cette posture ‘inclusive’ comme son inspiration libérale qui multiplie les courbettes devant des forces rétrogrades qui nient nos droits sur une bonne partie de la planète,  est d’autant plus dangereuse qu’elle pousse des pans entiers  de la population dans les bras de la droite ultra-conservatrice. La même droite infiltrée par les fondamentalistes chrétiens qui milite pour placer la liberté de religion au-dessus de toutes les protections contre la discrimination, ce qui menace directement nos droits comme on l’a vu aux É-U et ici et facilite la progression des intégrismes de toutes les religions, se pose en rempart contre le terrorisme islamiste que les mouvances ‘inclusive’ et libérale refusent de même nommer  par son nom au nom d’une rectitude politique inspirée des dogmes du multiculturalisme.

Quand nos frères et sœurs sont prises pour cible par les djihadistes que ce soit à Orlando ou sous le joug de l’État islamique, des pétromonarchies ou des ayatollahs, les porte-parole de notre communauté ne peuvent certainement pas être des hommes et des femmes comme Judith Lussier qui croient qu’un ghetto musulman soit un espace sécuritaire. Ce genre de position est tellement déconnectée de nos réalités et de notre expérience de vie, elle discrédite tout notre mouvement communautaire quand nous voyons une telle personne coprésider une conférence à Montréal sur les droits LGBT dans le monde. Nous sommes bien sûr pour la diversité et l’inclusion, mais ceci ne peut en aucun cas nous priver de ces libertés fondamentales précieuses que sont la liberté de conscience et la liberté d’expression durement acquises de critiquer et dénoncer toute idéologie qu’elle soit politique, philosophique ou religieuse, qui soit sexiste ou homophobe.

André Gagnon

2 Comments

  1. Marco Leclerc

    24 novembre 2016 at 16h20

    Judith Lussier est une folle. Il n’y a tout simplement pas d’autres façons de la décrire.

    Elle est COM-PLÈ-TE-MENT aliénée par la gauche radicale. Elle a une clique de moutons qui la suive sur le net mais sinon, chez les gens qui savent réfléchir, elle fait passer pour un clown.

  2. Robert Marquette

    24 novembre 2016 at 21h25

    Vous toucher a beaucoup de choses Mais je suis en accord avec vous sur l’ensemble des sujets que vous aborder.La communauté arabe On avantage à se mêler avec La population francophone entre autres s’est comme ça qu’ils vont s’intégrer.Moi et ma femme sommes jumelé avec une famille de 6 Syriens avec qui nous partageons des activités de la vie cela fait plus de 7 mois et ces personnes sont devenus des amis.Oui nous insistons qu’ils parle français même si s’est difficile mais sa marche ces gens sont en train de s’intégrer lentement malgré le choc des valeurs parfois.Continuer à défendre les droits de ceux et cellesqui sont ostracisées.