Benoît McGinnis: de Aveux à Hamlet

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Benoît McGinnis Hamlet

Être. Vous jouez une pièce classique mais revisitée par le metteur en scène Marc Béland. Quelle est la vision de ce dernier concernant Hamlet?
Benoît McGinnis. C’est d’abord une nouvelle traduction qui est offerte au public, celle de Jean-Marc Dalpé, dramaturge bien connu notamment pour sa série télévisée Temps dur. L’idée était de travailler une version moins littéraire que celle imaginée auparavant, par Yves Bonnefoy, par exemple. Marc Béland désirait vraiment que l’on se concentre sur les enjeux dramatiques, sur les émotions très fortes que vivent ces personnages. On se plaît parfois à dire que nous ne travaillions pas un Shakespeare, mais un Dalpé! On ne veut pas éliminer l’aspect poétique du projet, mais faire passer la poésie autrement que par la langue. C’est aussi une version raccourcie d’Hamlet. On est passé de près de 3 h 30 à 2 h 30 de spectacle.
Être. Est-ce qu’en tant qu’acteur, on est effrayé par une proposition aussi importante que le rôle d’Hamlet?
B.M. C’est certain que ça fait peur, c’est vertigineux. J’étais surpris à la relecture du texte de Shakespeare. J’avais une image très héroïque du personnage alors qu’il est en réalité hésitant, fragile, sensible. Je dois admettre que ce n’était pas la pièce de Shakespeare que je connaissais le plus. Il a fallu que je familiarise avec le texte. Je n’étais donc pas complètement conscient de l’ampleur du défi.
Quand Hamlet reçoit la visite du fantôme de son père qui lui demande de le venger, il est chargé malgré lui d’une mission macabre qu’il n’est pas certain de pouvoir accomplir, il est terrorisé. La véritable difficulté avec un tel personnage, c’est de bien saisir tous ses niveaux de folie. Celle-ci est parfois réelle, parfois feinte, parfois assumée ou alors dissimulée. Il y a 20 ans, la pièce a été montée par Olivier Reichenbach. Marc Béland, notre metteur en scène y tenait mon rôle. Il avait envie de revivre l’aventure, mais d’y ajouter, cette fois, une touche personnelle.
Être. On connaît Marc Béland pour son travail très corporel – il a souvent fait de la danse. Intègre-t-il cela dans sa mise en scène?
B.M. Il n’y a pas de danse à proprement parler. Il y a cependant un travail physique où le corps est complètement investi. C’est un créateur formidable pour un acteur parce qu’il nous amène toujours plus loin. Dans le processus, il arrive souvent que l’on fasse des propositions de jeu. La plupart du temps, il va répondre: «C’est bon, mais j’aimerais que tu essaies de faire exactement le contraire!». Avec un directeur de comédiens aussi consciencieux, on va tellement plus loin dans l’interprétation, c’est fou! Il sait exactement où il va. Pour lui, les enjeux humains prennent la place de la grandiloquence épique de la royauté.

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Être. En quoi Hamlet se distingue-t-il dans cette nouvelle production?
B.M. C’est toujours le même personnage et les enjeux demeurent inchangés. C’est un garçon qui a peur, aux prises avec beaucoup de questionnements relatifs à l’honneur, à la famille. Ce que j’aime, c’est d’aborder ce prince dans son quotidien. D’essayer de trouver, dans ses conflits intérieurs, des résonnances universelles. Sous cet angle, je me retrouve avec un homme enchaîné à une mission plus grande que lui. Le meurtre n’est pas naturel pour Hamlet, ce n’est pas un assassin. On le suit dans ses doutes, ses tergiversations, ses peurs.
À plusieurs moments, il aurait l’occasion de tuer Claudius, et précisément dans ces moments, il commence à supputer les possibilités: «Et si j’attendais, si je le laissais prier, si j’agissais plus tard…» Il tente constamment de repousser, de retarder son meurtre. On explore aussi la relation étrange qui l’unit à sa mère. Un rapport presque incestueux, malsain. Au final, c’est vraiment l’idée de s’attarder sur l’âme humaine qui distingue cette production des précédentes.
Être. Outre Hamlet, vous avez eu souvent l’occasion de jouer ce genre de personnages troublés, violents. Recherchez-vous de tels rôles?
B.M. C’est arrivé par hasard. J’ai joué un déficient intellectuel dans Avec Norm, de Serge Boucher. Ensuite, il y a eu le très violent Néron dans Britannicus puis des personnages à la télé et au cinéma, avec mon rôle du garçon troublé dans Le banquet, entres autres. Ces rôles-là provoquent toujours un vertige pour moi parce que je ne sais pas comment ça va sortir. Je laisse le personnage émerger.
C’est très enrichissant pour un acteur d’expérimenter des émotions aussi tordues, aussi loin du quotidien. Je m’assure simplement d’être bien dirigé quand je m’aventure sur des terrains aussi risqués. À ma sortie de l’École Nationale de théâtre du Canada, je croyais que j’allais jouer les jeunes premiers pendant un bon bout de temps. Or, je n’en ai jamais vraiment interprété. Je ne peux pas dire que ça me manque, mais j’aspire à aborder tous les genres de personnages. Je ne suis pas fermé à des rôles moins tourmentés.
Être. Vous avez souvent eu l’occasion de jouer des textes de Serge Boucher dans votre carrière. Comment décririez-vous cette collaboration?
B.M. C’est grâce à mes nombreuses collaborations avec René-Richard Cyr que j’ai eu la chance de jouer les personnages complexes de Serge Boucher. Je lui en suis extrêmement reconnaissant. J’ai joué le personnage de François dans Excuse-moi, ce personnage emblématique de son travail, une sorte d’alter ego de Boucher. On le retrouve dans beaucoup de ses œuvres. C’est toujours celui qui est un peu en retrait de l’histoire, il est homosexuel, il est secret, se révèle peu. Dans Aveux, mon rôle d’Olivier est aussi un genre de «François». On sait peu de choses sur lui, seulement qu’il a été amoureux de Carl (Maxime Denomé).
Être. À ce propos, Aveux a été une formidable surprise l’an dernier. Pourquoi cette série a-t-elle remporté un tel succès critique?
B.M. C’est un ensemble de facteurs. Tout d’abord la série a été menée de main de maître par le réalisateur Claude Desrosiers. Ensuite il y avait une distribution très forte en plus d’une histoire particulièrement bien ficelée. Je pense que ce qui a fait la véritable différence, c’est qu’on n’a pas été pressé. Claude insistait vraiment pour que l’on prenne le temps de tourner les scènes. Il nous faisait reprendre jusqu’à ce qu’il sente arriver l’émotion. C’est très rare de voir des réalisateurs prendre leur temps, parce qu’à la télé et au cinéma, le temps c’est de l’argent. Parfois, c’est nécessaire à la qualité de l’œuvre comme dans Aveux. Il ne faut pas oublier que Serge Boucher a pris cinq ans pour écrire sa série. Des années qui lui ont permis de peaufiner son récit et d’en faire un véritable objet télévisuel. J’ai très hâte de voir sa prochaine œuvre télé, Apparences, qui mettra en vedette Geneviève Brouillette et Myriam Leblanc dans une réalisation de Francis Leclerc.
Être. As-tu eu peur que la série soit trop dramatique?
B.M. Certainement, en particulier pour ceux qui l’écoutent en rafale avec les DVD ou sur tou.tv. Il y a des gens qui sont venus me voir pour me dire que pour eux, c’était trop lourd et c’est très bien ainsi. Ça ne doit pas forcément plaire à tous. Par contre, du côté des critiques et dans le milieu artistique, les réactions ont été très positives. La plupart des acteurs que je connais me répétaient combien j’étais chanceux de jouer ce rôle et d’être dans cette série.
Être. Outre certains rôles au théâtre et Aveux, on vous connaît aussi pour votre rôle de chanteur gai dans Les hauts et les bas de Sophie Paquin. Il y a eu aussi votre petit rôle d’amant de Xavier Dolan dans Les Amours imaginaires. Avez-vous peur d’être étiqueté comme un acteur jouant les homosexuels?
B.M. Non. Cependant, en tant que comédien, c’est certain qu’on aspire à toucher à différents personnages, différents types de rôle. Mais l’homosexualité définit de moins en moins un personnage. L’orientation sexuelle devient secondaire. On s’éloigne du «fif de service» qui sert de support comique. La question n’est plus de savoir si le personnage est gai, la question est : est-ce que ce rôle est riche, beau, poétique, porte-t-il une forte humanité, une complexité qui deviendra un défi à relever pour moi ? Si ça doit passer uniquement par des personnages troublés ou homosexuels, eh bien ce sera ça! Je veux simplement jouer et me dépasser à chaque fois.
Être. Vous avez traversé l’Atlantique l’an passé, en tant qu’invité au festival de Namur, en Belgique. Quelle impression vous a fait ce séjour en Europe?
B.M. Le festival avait pour titre Jeunes Talents. L’organisation a donc invité des acteurs de la relève de tous les pays de la francophonie. Sur place, on était mis en contact avec des directeurs de casting et des producteurs de partout. J’ai par exemple discuté avec une directrice de casting parisienne. J’ai voulu savoir si ça valait vraiment le coup pour moi, éventuellement, d’essayer de travailler un peu là-bas. Je pensais que, vu le bassin d’acteurs en France, il n’était peut-être pas raisonnable d’y songer.
À ma grande surprise, elle m’a répondu que les acteurs québécois avaient beaucoup d’audace. Elle m’a expliqué que les Parisiens pouvaient avoir une certaine pudeur qu’on ne retrouve pas chez les comédiens du Québec. Elle m’a conseillé d’attendre d’avoir quelques mois devant moi, avant d’aller là-bas. Pour l’instant, je n’ai pas l’intention de partir, mais si je me retrouvais sans travail pendant une longue période, je pourrais très bien me laisser tenter.
Être. Parlons donc du futur : quels sont vos projets ?
B.M. En fait, il y en a très peu pour l’instant. C’est ça qui est formidable avec ce métier (rires). Mon agenda ne déborde pas pour la prochaine année. Ça fait partie du jeu. Je sais seulement que je vais jouer au Théâtre d’aujourd’hui, dans un spectacle de René Richard Cyr. Je ne peux malheureusement pas vous révéler pour l’instant le titre. Il faudra attendre le dévoilement de la programmation.
C’est en tout cas toujours un plaisir pour moi de reprendre ma collaboration avec René Richard. Il est véritablement un mentor pour moi. C’est grâce à lui que je suis devenu l’acteur que je suis, parce qu’il m’a fait confiance. Et c’est formidable de collaborer avec un complice de longue date. On comprend beaucoup plus rapidement ce que l’autre recherche, on gagne un temps fou et on prend un plaisir véritable à travailler. Ce qui était drôle, c’est qu’il ne me voyait pas dans le rôle principal de cette pièce. Il était presque gêné de ne me proposer que ce personnage «secondaire». Mais pour moi, ce n’était pas grave. L’important c’était de collaborer de nouveau avec lui.
Hamlet
Du 8 mars au 2 avril
Au Théâtre d’Aujourd’hui
Avec Benoît McGinnis, Marie-France Lambert, Alain Zouvi, Émilie Bibeau
Mise en scène: Marc Béland
Pour plus de renseignements, rendez-vous sur le site du TNM.

Crédits photo: Damian Siqueiros.
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