André Gide: portrait sans concession

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Andre Gide Biographie de Frank Lestringant

André Gide l’inquiéteur, premier tome de la biographie de Frank Lestringant, possède les défauts et les qualités d’une œuvre de ce genre. Très long (1000 pages pour les 50 premières années de la vie d’un homme mort à 82 ans), le livre tombe parfois des mains tant il est riche de détails, pas toujours dignes d’intérêt. Dans le même temps cependant, ce récit minutieux permet d’approcher au plus près de la pensée d’un homme aussi aimé que détesté en son temps.

Si le terme ne semblait pas automatiquement inapproprié pour la littérature, on serait presque tenté de dire que Frank Lestringant nous donne à lire le portrait du « vrai » André Gide. Pas question ici d’un récit hagiographique, au centre duquel l’écrivain serait montré comme un libérateur du carcan conservateur dans lequel toute une société était sclérosée à l’époque. Pas question non plus d’un portrait à charge, où la part sombre de l’écrivain (son amour pour les jeunes adolescents) prendrait le dessus.

Le paradoxe incarné

Le professeur de littérature français, déjà auteur d’une biographie sur Alfred de Musset, ne juge pas. Il raconte seulement la vie d’un homme dont l’enfance, bourgeoise et protestante, reste marquée par le décès précoce du père et la figure dominatrice de la mère. Très longtemps adolescent peureux et coincé, André Gide connaîtra une première libération en Afrique du Nord, à 24 ans, où il découvre une culture différente et surtout le plaisir au masculin.

Son mariage avec sa cousine, son entrée dans les cercles littéraires et artistiques parisiens, les succès ou échecs de ses écrits constituent les autres aspects marquants de son existence. Une vie qui s’arrête, dans ce premier tome, en 1918, au lendemain de la Première Guerre mondiale, lorsque la rupture entre les époux Gide est consommée après le coup de foudre de l’auteur pour le (futur) cinéaste Marc Allégret alors encore adolescent.

Au final, tout au long de ces pages, le Gide qui sort de la plume de Frank Lestringant est un homme absolument paradoxal. « Je ne suis qu’un petit garçon qui s’amuse – doublé d’un pasteur protestant qui l’ennuie », disait d’ailleurs le principal intéressé.

Sur le plan littéraire, André Gide a dans un premier temps embrassé le symbolisme avant de devenir le chantre d’un classicisme magnifique et épuré. Les faux-monnayeurs sera le plus bel exemple de cette évolution. L’écrivain en a alors fini depuis longtemps avec son écriture empreinte d’une très grande religiosité, limite indigeste, à l’image des Carnets d’André Walter, son premier ouvrage, publié sous un nom d’emprunt.

Entre ces deux ouvrages, l’ancien bourgeois terne bien qu’égocentrique a opéra sa mue et a rendu hommage à la liberté sexuelle et à la volupté. Les Nourritures terrestres ou L’immoraliste continue encore aujourd’hui de marquer des générations par son message épicurien, presque illuminé.

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Madeleine, courtisée, épousée et humiliée

Modèle pour d’autres écrivains qui l’ont côtoyé, André Gide a cherché pendant des décennies à mettre en avant toute une génération de jeunes auteurs. À l’origine de la prestigieuse maison d’édition la Nouvelle Revue Française, il passera pourtant presque à côté du plus grand chef-d’œuvre de la littérature française du XXème siècle, À la recherche du temps perdu de Marcel Proust.

Côté vie privée, les contorsions ont été tout aussi notables. Le jeune Gide s’est battu comme un beau diable pour convaincre sa cousine Madeleine de l’épouser. C’est cette même femme qui apparaît quelques années plus tard humiliée. En partie à cause de leur relation totalement platonique cernée de tous les côtés par des incartades d’un mari errant dans les rues de Paris, de Biskra ou de Rome, à la recherche de chair masculine. Mais surtout parce que cette épouse qui, rappelle Frank Lestringant, est à la base de tous les chefs-d’œuvre littéraires de Gide, ne reçoit, au fil des années, que négligence et même des reproches, au moment de la séparation.

Quant aux hommes, là encore, André Gide n’a jamais cessé d’étonner. Ainsi, l’auteur de Corydon, manifeste (en partie raté) portant aux nues l’homosexualité savait dans le même temps faire preuve d’une homophobie certaine. L’écrivain aimait à classer les homos en différentes catégories, rejetant notamment les « tantes », ces gais trop efféminés qui ne correspondaient pas avec des stéréotypes hérités de son milieu.

Une œuvre littéraire magistrale

Non plus homophobe mais tout simplement lâche, André Gide a également sacrifié Oscar Wilde, dont la présence hante toute la première partie de sa vie. C’est l’auteur anglais qui lui fera découvrir les plaisirs arabes. C’est l’humiliation du père de Dorian Gray, abattu par un procès retentissant, qui a poussé Gide à quelque peu abandonner son double à la dérive.

À travers sa relation avec Wilde tout comme au cours du reste du livre, la sexualité d’André Gide n’est jamais cachée par Frank Lestringant. Si ce dernier parle d’homosexualité, il évoque également quand il le faut, la pédophilie de l’écrivain, sans jamais faire d’amalgame. Toujours en quête de jeunes adolescents, le futur Prix Nobel a même créé un scandale en Angleterre, vers la fin des années 1910, avec une affaire qui concernait un enfant de huit ans.

Au final, peut-être cette biographie fera-t-elle des mécontents. Pas de quoi néanoins crier au scandale, bien au contraire. C’est un homme qui est montré ici et non une icône. Pour autant, l’œuvre littéraire n’est jamais remis en cause. Une œuvre magistrale, quelque peu oubliée ces dernières années, et dont toute la force doit être rappelée, 60 ans après la disparition de «l’inquiéteur».

André Gide l’inquiéteur Tome 1
Frank Lestringant
Flammarion
1164 pages

Crédits photo: andre-gide.fr
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1 Comment

  1. Jean-Claude Quénet

    23 juillet 2011 at 4h43

    Merci pour cette élégante et très juste recension du livre de Frank Lestringant.

    Vous relevez en particulier quelques remarques sur le comportement d’André Gide qui me conduisent à vous faire part de quelques réflexions personnelles plus actuelles.

    Je ne sais pas si on peut qualifier d’homophobie les querelles internes à la communauté gay mais j’ai été stupéfait par la violence des anathèmes que n’hésitent pas à se lancer les différentes « chapelles » internes qui divisent entre eux les homosexuels, en fonction de leurs choix politiques, de leurs engagements divers dans le militantisme, ou pas… La moindre divergence de vue semblent y être davantage exacerbée encore qu’ailleurs… Cette intolérance est particulièrement évidente dans le domaine littéraire où règne la dictature du « politiquement correct »… Je me suis souvent demandé si André Gide n’avais pas, dans un premier temps, écarté Proust de la N.R.F., par simple mesquinerie littéraire, de la même manière qu’il avait par veulerie abandonné Oscar Wilde à son sort ?