Y A-T-IL UNE VIOLA DESMOND DANS LA SALLE?

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On a beaucoup parlé cette semaine de vivre-ensemble, d’ouverture d’esprit, de tolérance, de différences, de lutter contre les discriminations et de contrer la propagande haineuse. Beaucoup d’analystes ont pointé du doigt le débat sur les accommodements raisonnables et tout ce qui s’en est suivi depuis une décennie, les débats sur la laïcité et la neutralité religieuse de l’État,  qui ont largement porté sur les vêtements des femmes musulmanes imposés par les franges les plus conservatrices d’une religion crument sexiste et patriarcale. On a certainement raison de dire que ces débats ont eu le défaut de trop faire porter les enjeux sur un épiphénomène, sans aller au fond des choses.

Loin d’avoir une réaction malsaine sur le fond face aux «accommodements raisonnables’’, le peuple québécois a réagi largement à ces accommodements déraisonnables qui permettent de tolérer certaines discriminations autrement interdites notamment en matière d’égalité des hommes et des femmes. Il y a certes eu et il y a encore des dérapages, des dérives inquiétantes qui n’ont pu que légitimer un racisme séculaire inspiré du suprémacisme blanc, un racisme qui est passé à l’action. Mais sur le fond, la société québécoise a pleinement raison de s’inquiéter des dérives absurdes du multiculturalisme canadien, cet apartheid léger qui est le premier à blâmer pour les difficultés du vivre-ensemble. Et comme pour faire la preuve par l’absurde, les discours les plus vibrants de nos politiciens sur ces sujets fondamentaux pour la vie en société, se sont déroulés dans un cadre physique qui illustre parfaitement le problème.

Pour pleurer les victimes de cet attentat raciste, les villes de Montréal et de Québec ont organisé des funérailles civiques dans des lieux publics et ouverts à tous les citoyens et citoyennes mais selon le rite musulman dans une perspective multiculturelle. Pour respecter le rite musulman, on a donc fait fi du principe de l’égalité des hommes et des femmes et le parterre devant l’estrade réservée aux dignitaires, devant les cercueils, a été réservé aux seuls hommes musulmans à part quelques politiciennes ou épouses de politiciens, ce qui, avec l’usage de cercueils ont été les deux seuls accommodements majeurs concédés par les autorités religieuses musulmanes. Au nom du respect de la liberté de religion, exit les principes démocratiques qui gouvernent notre société, la société d’accueil des six hommes assassinés.

On se rendra compte de toute l’absurdité de la chose en se rappelant que pas plus tard qu’en décembre, le ministre des finances du gouvernement de Justin Trudeau nous annonçait avec fanfares et trompettes qu’une première femme autre que la Gracieuse Élizabeth apparaitrait sur les billets de 10$ dès 2018, en la personne de Viola Desmond. Son gouvernement  posait alors en défenseur actif de l’égalité des hommes et des femmes et en militant actif contre le racisme séculaire de l’État canadien. Qu’avait fait Viola Desmond pour mériter un tel honneur? Elle avait refusé en 1946 de s’asseoir au balcon dans un cinéma de Nouvelle-Écosse, la place qui était dévolue aux hommes et femmes noires par ségrégation raciale, le parterre étant réservé aux  femmes et hommes blancs, et amorcé la lutte contre la ségrégation raciale dans ce coin de pays.

Arrêt sur l’image. L’État canadien considère avec raison qu’une femme noire qui se bat contre la ségrégation raciale qui la refoule au balcon, est une grande militante pour les droits civiques dont il faut honorer la mémoire, mais le chef du gouvernement qui a pris cette décision en décembre, prend la parole, accompagné de ses ministres, dans un événement public où on applique le même type de discrimination. Ce qui rend cette fois la discrimination acceptable, c’est la religion et les pratiques religieuses des victimes qui seront imposées à la vaste majorité du public présent avec comme feuille de vigne pour ne pas apparaitre ridicule quelques femmes non-musulmanes sur la première rangée.

Agir de la sorte, c’est la quintessence du multiculturalisme canadien qui tolère au nom de sa célébration de la diversité religieuse que certaines communautés vivent encore à l’époque où les femmes ne jouissaient pas de l’égalité en droit. On se rend compte encore plus de la cruauté de cette pratique misogyne en pensant que les proches de ces six hommes assassinés, venues pleurer les disparus, étaient elles aussi refoulées à l’arrière ou aux estrades si elles étaient des femmes ou des enfants. Si une telle situation s’était passée dans une entreprise privée, malgré le caractère sacro-saint qu’accorde le capitalisme à l’entreprise privée, cette pratique aurait été jugée sexiste et l’entreprise aurait été poursuivie pour discrimination. Si une telle situation se produisait dans un service public, tous les politiciens et politiciennes seraient aux abois autant à la Chambre des communes qu’à l’Assemblée nationale. Mais quand cela se passe tous les jours dans des institutions religieuses jouissant d’exemptions fiscales et de protections constitutionnelles, là, c’est parfaitement acceptable et on peut même voir des politiciens et politiciennes se soumettre aux pratiques sexistes comme celle de voiler les femmes ‘par respect’.

On pourrait dire la même chose en matière de propagande haineuse où les propos et textes religieux sont placés au-dessus des normes applicables au ‘commun des mortels’. Nous y reviendrons.

Et après ça on va nous demander ce qui ne va pas avec ce modèle de vivre-ensemble à géométrie variable? On va nous dire que ce sont les partisans et partisanes de la laïcité qui ont fait dégénérer le débat?

Ce qui ne va pas avec ce modèle de vivre-ensemble, c’est qu’il tolère qu’au nom de croyances irrationnelles et improuvables, héritées de sociétés ouvertement patriarcales où l’État et la religion ne faisaient qu’un, on puisse violer des règles fondamentales du vivre-ensemble au nom d’un relativisme culturel qui mène à un apartheid léger où dans certaines communautés, tous les citoyens et citoyennes n’ont pas le même statut.

Mais où étaient donc nos féministes radicales lesbiennes et ‘inclusives’ pour dénoncer cet étalage de sexisme diffusé sur la télévision d’État en émission spéciale et encensé comme un grand geste d’ouverture et de tolérance, financé à même les fonds publics cette semaine? Judith Lussier instrumentalisait cet attentat raciste pour faire passer sa vision tronquée du problème du racisme qu’elle appelle ‘le racisme systémique au Québec’ et Manon Massé nous exprimait sa solidarité  avec la présumée victime du député Gerry Sklavounos. Elles préféraient regarder ailleurs.

Mais quand donc y aura-t-il dans ces rangs des Viola Desmond pour dénoncer la ségrégation sexuelle, pour dénoncer ce qui dans plusieurs religions soulèvent la colère légitime des citoyennes et citoyens surtout quand ils constatent que l’État cautionne de telles pratiques?