VERS UN RETOUR AU PLACARD POLITIQUE?

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Le mardi 7 février, la Commission de la représentation électorale (CRE) proposait une refonte de la carte électorale du Québec qui avait pour effet de faire disparaitre la circonscription de Sainte-Marie-Saint-Jacques (SMSJ), actuellement représenté par Manon Massé de Québec solidaire, ainsi que celle de Saint-Maurice en Mauricie au profit de deux nouvelles circonscriptions dans la région des Laurentides, la région qui a connu la plus forte croissance démographique depuis la dernière refonte de la carte électorale. L’Ile de Montréal perdant de la population au profit des couronnes depuis des décennies, ce rééquilibrage est nécessaire dans le cadre du système de représentation actuel, mais rien n’annonçait lors des consultations publiques que ce  serait Sainte-Marie-Saint-Jacques qui en paierait le prix.

La CRE avait plutôt proposé au printemps de fondre les circonscriptions de Mont-Royal et Outremont qui ont certes plus en commun que les circonscriptions de SMSJ et Westmount-Saint-Louis qu’on propose maintenant de regrouper pour créer la circonscription de Ville-Marie en cédant la partie Plateau de la circonscription à Mercier et un autre bout de Sainte-Marie à Hochelaga-Maisonneuve.

Mais c’était sans compter sur le démarchage acharné du Parti Libéral du Québec, un parti déjà grassement avantagé par le système de représentation actuelle qui risquait de perdre deux de ses élus. L’importance de préserver la représentation des communautés anglophone et juive qui se retrouvent de façon concentrée dans ces circonscriptions libérales a ainsi été défendue avec succès auprès du DGEQ qui doit notamment tenir compte pour la délimitation  des frontières naturelles et de la présence de collectivités d’intérêt dans l’établissement de la carte électorale.

On a largement parlé, et avec raison,  dans les médias et le discours public de l’impact négatif de ce redécoupage sur ce quartier au centre-sud de Montréal, l’ancien faubourg à m’lasse qui se retrouverait coupé en deux, écartelé entre Hochelaga-Maisonneuve et Ville-Marie, un quartier où se concentrent plusieurs groupes socialement marginalisés. Mais comme à l’habitude, on a accordé moins d’importance à l’impact tout aussi sérieux que la disparition de Sainte-Marie-Saint-Jacques aura sur nos communautés LGBT.

La présence des minorités sexuelles dans SMSJ n’aura pas reçu autant d’égard que la présence des communautés juive et anglophone dans les circonscriptions d’Outremont et Mont-Royal. Et ce même s’il n’existe aucune autre circonscription au Québec où les minorités LGBT ont autant d’importance, un poids électoral significatif dans une circonscription au cœur de laquelle on trouve le Village gai et ses ‘banlieues’. Et ce contrairement aux communautés juives et anglophones qui peuvent compter sur d’autres circonscriptions pour être représentées à l’Assemblée nationale.

Avec raison, Line Chamberland, professeure au Département de sexologie et titulaire de la Chaire de recherche sur l’homophobie à l’UQÀM a écrit au DGE pour exprimer ses inquiétudes face aux conséquences du projet de refonte de la carte électorale sur la représentation des droits des minorités sexuelles et elle a plaidé pour que les électeurs et électrices de SMSJ aient la même chance de s’exprimer sur le projet de refonte. Elle rappelait avec justesse que:

«Grâce à la concentration territoriale des personnes LGBTQ (concentration toutefois bien relative puisque la majorité sont dispersées à travers le territoire québécois) et à la présence de nombreux organismes qui défendent leurs droits, il leur est plus facile d’obtenir l’écoute de leur représentante ou de leur représentant, actuel ou futur, à l’Assemblée nationale du Québec, quelle que soit son allégeance politique. Or il est essentiel de maintenir ce dialogue au niveau du comté local de même qu’au niveau national, à l’Assemblée nationale et dans les commissions parlementaires, afin de faire connaître les besoins des minorités sexuelles et de genre, un groupe encore discriminé et ostracisé malgré plusieurs avancées législatives, et afin de partager des solutions qui répondent à leurs besoins.»

 

C’est un enjeu effectivement très important pour nos communautés car depuis 30 ans, cette circonscription a été la seule où nos communautés ont pu avoir assez de poids électoral pour faire émerger nos enjeux jusqu’à l’Assemblée nationale d’André Boulerice à Manon Massé. On peut même remonter à 40 ans si on tient compte que la présence de Claude Charron, alors député de Saint-Jacques, au Conseil des ministres en 1977 ne fut certes pas étrangère à la décision du gouvernement Lévesque d’ajouter l’orientation sexuelle aux motifs interdits de discrimination dans la Charte québécoise des droits et libertés. La suppression de la circonscription, ce serait non seulement une voix souverainiste et alternative de moins à l’Assemblée nationale. Ce serait faire taire la voix LGBT la plus conséquente.

 

Malgré toutes les avancées des dernières décennies, il reste beaucoup de chemin à parcourir pour atteindre l’égalité sociale. La discrimination systémique qui affecte encore nos organismes qui demeurent les plus sous-sous-sous-financés des organismes communautaires du Québec, contribue largement à notre invisibilité et au peu de prise en compte de nos préoccupations dans le discours politique et public. On ne peut certes se permettre le luxe de perdre cette voix à moins de vouloir retourner dans le placard politique. Il ne faut pas se faire d’illusions. Avec 30% d’homophobes parmi la population selon les sondages gouvernementaux, il faut avoir un poids démographique significatif dans une circonscription pour qu’un ou une élue veuille se mouiller pour faire avancer nos droits. Autrement, il y aura toujours d’autres priorités plus urgentes et la discrimination pourra continuer.

Après avoir annoncé que les délais légaux prévus pour les consultations sur le projet de refonte étaient expirés (la procédure visant à fixer les limites des 125 circonscriptions doit, en principe, se terminer dans 10 jours), le DGEQ Pierre Reid est revenu sur sa position et a annoncé qu’il était ouvert à de nouvelles consultations publiques.  Manon Massé  lui  a remis une pétition signée par 14 000 personnes réclamant un prolongement des consultations. Une modification de la loi électorale devra toutefois être adoptée pour permettre un tel prolongement et un projet de loi sera déposé par Manon Massé à cet égard.

Hier, la Ville de Montréal joignait sa voix aux protestataires et demandait que les consultations publiques soient rouvertes et une demande d’injonction était déposée par des militants de Québec solidaire.

On ne s’attend à rien de moins du DGEQ que les consultations publiques soient rouvertes et que les citoyens et citoyennes de Sainte-Marie-Saint-Jacques soient consultées et entendues.

Au moment où j’écris ces lignes, ce 15 février, j’ai une pensée pour le chef patriote Chevalier De Lorimier qu’on a pendu il y a 178 ans tout près d’ici, au Pied-du-Courant, pour faire taire sa voix pour la liberté et l’indépendance. Si on réussit à défaire ceux qui veulent faire taire notre voix, il y a un seul changement que je ferais à cette circonscription, c’est de lui donner une identité rebelle qui colle à ce que sont ces faubourgs depuis plus d’un siècle et qu’on honore sa mémoire en renommant la circonscription. Il le mérite plus que Sainte-Marie et Saint-Jacques lui qui est mort pour notre liberté.

 

André Gagnon

15 février 2017

 

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