Un vote pour Montréal

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C’est aujourd’hui jour d’élections municipales à Montréal comme partout au Québec. J’y exercerai mon devoir de citoyen. C’est une ville que j’aime et où j’ai de profondes racines. Car je fais partie d’une espèce rare : je suis un Montréalais de vieille souche. Par ma mère, je peux même remonter à la fondation de Ville-Marie, sa famille s’étant installé sur l’île de Montréal dès son arrivée en Amérique et n’ayant jamais quitté cette île. Du côté de mon père, j’ai plus de 250 ans d’enracinement au Sault-au-Récollet, sur les bords de la Rivière-des-Prairies où les Gagnon se sont installés après avoir été chassés de la région de Québec lors de la Conquête. C’est mon arrière-grand-père Gagnon qui a quitté son village du Sault à la fin du XIXe siècle pour s’installer pour la première fois dans le Faubourg Québec où je vis depuis 40 ans, un quartier où le Village s’est installé.

Aussi, j’ai un profond attachement à Montréal qui a profondément marqué mon identité et j’ai son avenir à cœur. J’aime ce Montréal des quartiers, des quartiers qui ont reproduit en ville d’abord autour des paroisses le réseau humain des villages ce qui a largement permis l’intégration des gens venus de tous les horizons dans cette ville qui est devenue une métropole.

Pour un quartier vert

Parmi les enjeux que j’ai profondément à cœur, surtout en ces temps de changements climatiques, c’est de rendre la ville plus vivable. Si j’ai un attachement à ma communauté du Village et des faubourgs ambiants, je rêve depuis des décennies d’en faire un quartier plus vert. J’ai été particulièrement confronté à cet enjeu quand j’ai pensé au début des années 1980 à avoir un enfant. Habitant sur la rue de Champlain, à l’ombre de TVA, je ne pouvais concilier ce rêve avec l’absence de grands espaces verts, de terrains de jeux accessibles sans avoir à traverser des grandes artères de circulation automobile intense qui déversent dans le quartier chaque jour des centaines de milliers de véhicules des banlieusards. Aussi, j’avais décidé pour réaliser mon rêve de retourner vivre dans le quartier Rosemont où j’ai grandi.

Aussi, quand, depuis des décennies, j’entends les intervenants sociaux ou politiques nous dire qu’ils vont faire ci ou ça pour faire revenir les familles dans ce quartier, je me dis que tout cela est illusoire tant que le quartier ne fera pas davantage place au vert, tant que la circulation automobile y sera un fléau. Et même si parfois cette volonté cachait mal l’homophobie de certains qui n’acceptent pas l’existence du Village, je ne m’en suis pas fait tellement ils m’apparaissaient comme des Don Quichotte. Il y a quelques mois, l’administration Coderre a rendu public sa stratégie Centre-ville où elle reprend cette promesse largement illusoire. Elle prétend y parvenir en réservant un millier de logements familiaux dans les nouveaux projets d’habitation qui, pour densifier la population, seront pas mal tous des tours d’habitation. On nous promet aussi de nouveaux espaces verts. Pour le Village, avec tous les projets de tours d’habitation au sud du quartier, sur les terrains de Radio-Canada et sur les anciens terrains industriels du port, on nous promet un réaménagement des terrains et parcs aux pieds du pont Jacques-Cartier pour en faire un parc unifié et répondre à cette stratégie tout en proposant d’y attirer plus de 20,000 résidants, ce qui veut dire en clair augmenter de 50% la population des faubourgs.

Côté apaisement de la circulation dans notre quartier, un quartier qui vit la contradiction d’être le quartier au Canada dont la population utilise le moins l’automobile tout en étant l’un des quartiers qui subit le plus grand transit automobile quotidiennement dans ses rues, l’administration sortante ne propose rien de significatif. Le maire Coderre fait au contraire les gorges chaudes sur l’administration Ferrandez du Plateau-Mont-Royal voisin et de ses mesures visant à réduire la circulation de transit. On a aussi eu un avant-goût de cette densification proposée avec le changement de zonage proposé en voie d’adoption par l’administration Coderre sur plusieurs quadrilatères du Village pour permettre de remplacer le Complexe Bourbon en décrépitude par un bloc de béton de neuf étages avec une centaine d’appartements sans aucun nouveau espace vert. Cela nous permet de comprendre que la densification signifie largement à l’esprit de l’administration municipale la Griffintownisation du quartier.

Pour un aménagement urbain du XXIe siècle

Au début du XXIe siècle, la vision de l’administration sortante m’apparait terriblement passéiste. Elle s’inspire certes des meilleures pratiques des villes nord-américaines, mais elle manque cruellement de remise en question du modèle urbain nord-américain avec un centre-ville de gratte-ciels entouré de quartiers et banlieues résidentielles. L’obsession, qui ne répond qu’aux impératifs des spéculateurs fonciers et bâtisseurs de condos, d’avoir un méga centre-ville qui devient invivable pour le commun des montréalais, un centre-ville auquel on accède très largement par des autoroutes congestionnées, est terriblement surannée. Elle date d’avant les moyens de communication modernes à une époque où les échanges commerciaux entre les commerçants, banquiers, financiers se faisaient par des échanges de main à main. À quoi donc rime cette concentration déshumanisante à une époque où les échanges sont de plus en plus électroniques? À une époque où même nos universités ouvrent des campus satellites en banlieue? L’administration Coderre a bien sûr applaudi le projet majeur de transport collectif qu’est le REM, mais suivant cette même logique spéculative son tracé est pensé non pas en fonction de la demande de transport collectif, mais en fonction de la plus-value foncière réalisable ce qui revient à dire qu’il se fera à l’ouest de l’agglomération, là où se concentre la richesse. Or, qui utilise le plus le transport collectif? Les mieux-nantis? Poser la question, c’est y répondre. Chose certaine, l’administration Bergeron-Coderre n’a rien  de significatif à proposer pour soulager la congestion routière dans la moitié est de l’agglomération où on attend la prolongation du métro depuis plus de 40 ans. Réaménager les abords du Pont Jacques-Cartier ne fera que camoufler en vert cette cruelle réalité.

À moins que la poursuite de l’expérience de la Formule E soit sa principale proposition en matière de transport urbain? Le maire sortant nous dit que cette course continuera de se faire au ‘centre-ville’ pour les prochaines années avec l’aide financière de la ville. Je trouve assez ironique qu’on parle de notre quartier comme du centre-ville uniquement quand il s’agit d’y implanter ce dont l’Ouest ne voudrait pas.  Car quand il s’agit de réaménager tel ou tel micro-quartier, d’investir des centaines de millions de $ en réaménagement urbain pour le Quartier des spectacles, faire d’une autoroute un boulevard urbain, plus de 90% de dépenses se font dans l’Ouest.

À cet égard, on peut certes faire davantage confiance à sa principale opposante, Valérie Plante, une conseillère municipale qui se déplace à vélo et nous promet non seulement le prolongement de la ligne bleue, mais une nouvelle ligne rose. Son équipe est aussi engagée à combattre le projet inquiétant pour l’ilot du Complexe Bourbon. C’est certes plus en ce sens qu’on doit aller si on souhaite que survive ce quartier à dimensions humaines qu’est le Village et en faire un quartier vert.

Les lourdes problématiques sociales

La question des problématiques sociales qui interpellent lourdement le Village comme l’itinérance, la toxicomanie et la santé mentale qui y sont souvent associées, problématiques pelletées vers l’est depuis des décennies, me préoccupe aussi beaucoup depuis des décennies. Il est aussi à espérer qu’en présentant un candidat ayant une longue expérience en la matière dans Saint-Jacques où se trouve la partie ouest du Village, Projet Montréal pourra tout au moins faire évoluer l’administration municipale vers une prise en compte beaucoup plus sérieuse des plus lourdes problématiques sociales auxquelles nous avons à faire face. Il est navrant qu’en la matière on en soit toujours à une prise en charge par les organismes de charité la plupart du temps d’inspiration religieuse comme avant la Révolution tranquille. Il serait plus que temps que la Ville exige du gouvernement du Québec qu’il prenne pleinement la responsabilité qui lui incombe en la matière et non de continuer à saupoudrer quelques millions $ en aide à ces organismes. Le laxisme en la matière depuis des décennies coûte infiniment plus cher à la société qu’il en coûterait pour fournir un toit et un suivi psycho-social aux personnes itinérantes. Quand 20% des places en prison sont occupées par des personnes itinérantes, il serait temps que l’autruche sorte sa tête du trou. Est-il nécessaire de rappeler qu’une place en prison coûte pas mal plus cher à la société qu’un HLM et un suivi psycho-social? En proposant davantage de places en HLM, HLM qui doivent être répartis sur tout le territoire et non concentrés dans quelques quartiers qui deviennent des ghettos, Projet Montréal répond aussi à ce besoin.

Une métropole déconnectée du Québec?

Une autre question qui m’interpelle, c’est celle de la place de Montréal au Québec. Le maire sortant se fait fort d’avoir obtenu pour la ville le statut de métropole. Mais quand j’écoute les candidats et candidate à la mairie, j’en viens à la conclusion qu’ils ont oublié de qui, de quoi Montréal est la métropole. La métropole du Québec? Euh, en les écoutant, on a plutôt l’impression d’une métropole mondialisée totalement déconnectée des régions qui l’entourent. Il est tout simplement surréaliste de voir le maire de Montréal s’élever contre une mesure de vivre-ensemble aussi minimale que de recevoir les services publics à visage découvert, une mesure souhaitée non seulement par une vaste majorité de Québécois et de Canadiens, mais aussi par une majorité de Montréalais. Lors des dernières élections, on a aussi vu tous les principaux candidats et candidates à la mairie nous dire qu’ils s’opposeraient à une Charte de la laïcité telle que proposée par le gouvernement du Québec en 2013. Dans cette campagne, on a entendu et le maire Coderre et l’aspirante Valérie Plante nous dire qu’il faudrait plus de services bilingues à Montréal en faisant fi de toutes les sonnettes d’alarme qui nous préviennent de l’anglicisation de la ville où, 40 ans après la loi 101, la langue anglaise demeure plus payante pour les immigrants. Qu’ont donc les candidats et candidate à nous proposer pour que Montréal demeure et s’épanouisse dans le vivre-ensemble comme la métropole du Québec et non une ville où les Québécoises et Québécois se sentent de plus en plus étrangers?

Pour nous, comme LGBT, l’adhésion des principaux partis au dogme multiculturaliste où toutes les religions sont belles, toutes les religions sont gentilles, y compris dans leurs versions intégristes les plus sexistes et homophobes, mais où la diversité sexuelle et de genre est une dimension de la diversité moins importante et la plupart du temps passée sous silence, est une menace à nos droits. À cet égard, on pourrait se convaincre de l’importance qu’accordent les partis municipaux à nos réalités s’ils avaient autant d’argent à mettre sur la table pour construire un centre communautaire LGBT que pour un centre pour la déradicalisation religieuse.

Ce n’est pas ce qu’on voit quand on nous fait passer des vessies pour des lanternes en autorisant le nouveau projet devant remplacer le Complexe Bourbon en laissant croire qu’il offrira des locaux aux organismes LGBT, locaux dont les loyers seront inabordables pour ces organismes sous-financés. Le maire de Montréal peut bien se venir se promener avec nous au défilé de la fierté, ce serait bien si les bottines suivaient les babines quand il s’agit de financer des infrastructures aussi minimales pour une communauté aussi ostracisée historiquement qu’un centre communautaire pour y loger ses organismes. Si on avait 24 millions de $ pour organiser une Formule E dans les rues du Village, on doit bien avoir quelques millions $ pour nous donner finalement un centre communautaire digne de ce nom?

La radicalisation religieuse et l’homophobie

À cet égard, je suis allé tester le sérieux du maire en matière de déradicalisation religieuse, en allant lui demander au Conseil d’arrondissement de Ville-Marie s’il  appuierait la proposition d’abroger l’article 319.3.b du Code criminel canadien qui soustrait les textes et opinions religieuses de poursuites pour propagande haineuse. Cette exception religieuse avait été élargie aux textes religieux en 2005 quand l’orientation sexuelle avait été ajoutée dans la définition de groupes identifiables de façon à protéger les passages homophobes autant de la Torah, de la Bible que le Coran et sa charia. C’est en vertu de cette exception que l’imam montréalais Al-Hayiti, un salafiste d’origine haïtienne, a pu tenir en ondes sans être importuné des propos aussi dégoutants que de dire que la décapitation est le sort que mérite les homosexuels… puisque c’est conforme à la charia. Le maire Coderre qui faisait pourtant partie des parlementaires libéraux fédéraux qui ont voté cet amendement boiteux visant à tolérer ad vitam aeternam l’homophobie religieuse, avait savamment patiné sur la question pour éviter de s’y engager démontrant ainsi les contradictions de son idéologie multiculturaliste où certains éléments de la diversité sont plus respectables que d’autres. Pour sa part, l’aspirante Valérie Plante avait refusé de se prononcer. Si elle est élue mairesse, il serait plus que temps qu’elle se fasse une idée au moment où une pétition en ce sens circule, pétition qui sera déposée à la Chambre des communes.

Cet aplatventrisme de nos élites politiques devant la sacro-sainte liberté de religion même dans ses versions qui menacent le vivre-ensemble fait en sorte que Montréal, contrairement à l’illusion largement véhiculée, n’est pas ce havre d’acceptation de la diversité sexuelle que la métropole prétend être. Tout sondage sérieux démontrera que le multiculturalisme favorise plutôt la multiplication des ghettos religieux et ethniques qui favorisent à son tour la perpétuation de l’homophobie. Il serait temps que nos autorités se soucient au moins autant du sort des jeunes LGBT issus des communautés immigrantes qui se concentrent à Montréal et qui ne peuvent vivre leur vie au grand jour devant les pressions de leurs familles ou de la communauté d’origine tel que dénoncé dans le rapport sur l’homophobie de la CDPDJ en 2007, il y a dix ans, qu’elles en ont pour ces femmes à qui on demanderait de se découvrir le visage pour avoir accès aux services publics.

À cet égard, comme beaucoup de montréalais, j’irai voter en me pinçant le nez. Et je vais m’assurer dans les années à venir d’avoir à l’œil ces politiciens et politiciennes qui sont toujours prêtes à faire la courbette pour célébrer une ‘diversité’ qui tolère notre exclusion.