Rectitude politique, des excuses au lieu d’actions concrètes L’ÉGALITÉ  SOCIALE ET SES SUBSTITUTS

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De plus en plus de gens au sein même de nos communautés LGBT se demandent où s’en va le mouvement LGBT? Il suffisait de lire les commentaires sous le statut Facebook  de Fierté Montréal à propos de l’incident où des policiers sont intervenus dans ‘l’espace sécuritaire trans’ au Parc des Faubourgs et l’intervention subséquente  (essentiellement en anglais, merci de nous dire Speak White) de Black Live Matters sur la scène, pour se convaincre du fossé qui se creuse entre nos communautés et une certaine rectitude politique inspirée par les ‘identity politics’ américaines qui semble devenue le substitut à l’atteinte d’égalité sociale, réelle, la nouvelle phase dans laquelle est entrée le mouvement après l’atteinte pour l’essentiel de l’égalité juridique.

C’est ainsi qu’on assiste au spectacle désolant et profondément ridicule du concours de celui ou celle qui serait le plus politiquement correct dans l’allongement de l’acronyme LGBT.  À l’exclusion de la police du défilé  tout en célébrant la présence d’hommes politiques comme Justin Trudeau qui a autorisé la vente de 10 milliards $ d’armements à l’Arabie saoudite, un régime qui s’en sert pour réprimer sa propre population et qui exécute les homosexuels. C’est ainsi qu’on voit la députée de Québec solidaire  Manon Massé qui représente le Village faire des toilettes neutres dans les écoles un grand enjeu LGBT pendant que la grande majorité des organismes LGBT de sa propre circonscription ne reçoivent pas d’appui financier suffisant pour pouvoir au moins opérer un local et que la mise en place d’un véritable Centre communautaire LGBT à Montréal demeure un projet sur les tablettes depuis 20 ans.  Jamais on n’aura autant parlé d’inclusion tout en divisant de plus en plus les communautés en cultivant les chapelles et les égos des unes et des autres. La théorie de l’intersectionnalité des oppressions tant promue au lieu de favoriser la sensibilisation et la prise de conscience des divers types de discriminations similaires à celles vécues par les LGBT, est utilisée pour réintroduire des pratiques discriminatoires qui ne favorisent pas l’intégration.

Il y aura bientôt treize ans, j’avais invité ce qui s’appelait à l’époque la Table de concertation des lesbiennes et gais du Québec à tenir les États-généraux des communautés LGBT du Québec à Québec lors de Fierté Québec. Comme président de Fierté Québec et coprésident de la Table, je souhaitais que ces États-généraux, les premiers qui se tenaient après l’adoption de la loi reconnaissant l’union civile et l’homoparentalité en 2002 au Québec, se penchent sur le nouvel objectif de notre mouvement communautaire, l’atteinte de l’égalité sociale après l’atteinte pour l’essentiel de l’égalité juridique pour les LGB et tout en reconnaissant que cette égalité était encore à atteindre pour les personnes trans.  Je souhaitais aussi que ces États-généraux permettent de renforcer notre organisation nationale pour pouvoir enfin se doter d’une voix crédible et représentative de nos communautés. En le tenant à Québec, je voulais consciemment éviter que ces États-généraux , contrairement aux précédents tenus à Montréal,  ne tiennent compte que de la réalité montréalaise, mais aussi de celle des autres régions du Québec pour dresser un portrait plus équilibré.

Cette démarche communautaire s’inscrivait dans la logique de l’action de tous les grands mouvements sociaux qui, après avoir obtenu l’égalité juridique formelle, ont poursuivi  la lutte pour que cette égalité se traduise dans la réalité de tous les jours et qu’on reconnaisse ces problématiques sociales que sont le sexisme, le racisme ou autre. Et elle se démarquait de cette conception libérale assez étroite de l’égalité qui la réduit à l’obtention de droits qui est prédominante dans le monde anglo-saxon où, sous l’influence du libéralisme et du néo-libéralisme, l’égalité sociale est vue presque comme une idée communiste.

Faisant mentir les prophètes de malheur, ces États-généraux tenus à Québec , les plus importants tenus à ce jour, attirèrent plus de 200 militantes et militants dans un éventail assez représentatif du Québec. Ils formulèrent entre autres la revendication centrale de l’adoption d’une politique nationale de lutte contre l’homophobie de façon à ce qu’au-delà  de l’égalité formelle, le gouvernement du Québec reconnaisse enfin la problématique sociale qu’est l’homophobie et engage des ressources  pour la combattre et soutienne adéquatement l’action communautaire. La Table de concertation est devenue le Conseil québécois LGBT et le groupe de travail mixte mis sur pied avec la Commission des droits de la personne aboutit en 2007 à un rapport recommandant la mise en place d’une telle politique. Ce n’est qu’en 2011 que le gouvernement libéral donnera suite à cette recommandation et en 2012 qu’il la finança pour la première fois, reconnaissant d’emblée que le maigre 1,4 million $/an consenti sur cinq ans ne répondait qu’à 20% des besoins minimaux identifiés.

En 2004, connaissant sur le terrain la difficulté de mener l’action communautaire en devant compter essentiellement sur l’autofinancement, cette revendication était centrale pour la suite des choses. Nous souhaitions qu’elle puisse permettre au minimum l’établissement de centres de ressources LGBT même modestes dans chaque région du Québec, conscients que l’existence de telles ressources influerait sur la prise en compte des préoccupations LGBT partout sur le territoire et contribuerait à l’atteinte progressive de l’égalité sociale.

Treize ans plus tard, je dois dire que les résultats de cette initiative sont assez mitigés. L’adoption d’une politique contre l’homophobie est un acquis précieux, le financement de plusieurs organismes et événements dans le cadre de cette politique a amélioré le soutien à l’action communautaire. Mais l’écart est toujours aussi grand entre Montréal et les autres régions du Québec, la plupart ne disposant d’aucun organisme LGBT financé sur une base récurrente et permanente capable de maintenir une permanence et même à Montréal la plupart des organismes n’ont pas les ressources minimales pour intervenir adéquatement. Le Conseil LGBT du Québec n’est pas devenu cette voix forte et fédération représentative que nous souhaitions. Et à ce jour, il n’y a pas eu d’autres États-généraux permettant de faire le point.

Le taux de suicide des jeunes LGBT demeure élevé, l’intimidation est toujours bien présente dans les écoles et ce n’est pas demain la veille que les LGBT se sentiront à l’aise de s’afficher comme telles, d’exprimer leur affection en public sur tout le territoire.  Chez nos gouvernements, la prise en compte des réalités LGBT demeure très  minimale, les coupures dans le maigre programme de lutte contre l’homophobie par le gouvernement de Philippe Couillard au nom de l’austérité en témoigne, alors qu’au fédéral, on a eu beau remettre le prix de lutte contre l’homophobie à Justin Trudeau en 2016, on n’a pas encore l’ombre d’une politique fédérale contre l’homophobie et la transphobie en vue, tout un écart avec la prise en compte rapide de ‘l’islamophobie’.  L’écart entre l’égalité théorique et juridique et l’égalité sociale réelle, est encore très grand.

En l’absence d’un regroupement communautaire fort, bien enraciné aux quatre coins du Québec, et aussi parce qu’il existe encore beaucoup d’Elvis Gratton qui fréquentent maintenant nos universités et qui sont toujours prêts à adopter la dernière théorie en vogue  de la sociologie américaine et à l’appliquer machinalement au Québec, toutes les mouvances ultra-minoritaires qui carburent aux ‘identity politics’ occupent le devant de la scène. Ces théories américaines qui se présentent comme très radicales sont en fait très en phase avec la vision libérale de l’égalité, une égalité qui se résume à une égalité juridique et à la valorisation démesurée du je-me-moi. Pendant ce temps, de Justin Trudeau à Denis Coderre, on se contente de plates excuses pour la répression exercée contre les LGBT pendant des décennies voire des siècles, on ne penserait jamais à délier les cordons de la bourse pour mettre en place les ressources appropriées pour redresser la situation créée par des siècles d’homophobie d’État, un manque criant comme le démontrent les données du sondage pancanadien rendues publiques par la Fondation Jasmin Roy le 9 août. Par contre, quand il s’agit de venir parader pour la galerie, on les verra tous défiler demain… surtout quand ils savent que c’est bon pour leur image publique et que des millions de $ d’argent rose vont rentrer dans les coffres de l’État en retombées touristiques.