Quand, au nom de l’inclusion et de l’antiracisme, on nous dit Speak White

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J’écoutais sur Radio-Canada la charge de la comédienne Marilou Craft contre le ‘racisme des personnes blanches’ et je n’ai pu me retenir d’exprimer ma lassitude d’entendre certaines prétendues antiracistes nous imposer les débats et les termes de la société américaine. Commençant sa tirade par les réactions de Boukar Diouf et de Denise Filiatrault face au débat soulevé par les accusations de ‘blackface’ auquel on a assimilé certaines prestations d’artistes au Québec dans le cadre d’imitations ces dernières années, elle associe immanquablement leur rejet des accusations de racisme comme une insensibilité des ‘personnes blanches’ face au racisme vécu dans notre société.  Nos prétendus ‘antiracistes’ ne se posent apparemment jamais la question à savoir si se maquiller ou se déguiser pour ressembler à une personnalité dans notre société est influencé ou non par ce courant humoristique raciste du siècle dernier chez nos voisins du Sud consistant pour des comédiens blancs à se maquiller en noir pour présenter les Afro-Américains en simples d’esprit. Pour eux, pour elles, cela va de soi. Et on en donne pour preuve qu’il y a déjà eu à Montréal tel ou tel théâtre qui présentait de tels spectacles… comme si Montréal  n’était pas depuis plus d’un siècle une ville ouverte sur le monde. Des faits qu’on a dû aller chercher si loin que personne ne s’en souvient. Et même si personne ne s’en souvient, on prétend y voir un lien.

C’est un peu comme dans la communauté LGBT ici au Québec quand la mouvance queer anglo-américaine ou anglo-canadienne veut réformer notre façon de nous décrire en rajoutant le Q pour queer à LGBT. Pour l’immense majorité des Québécois, le mot queer est un mot étranger qui ne veut pour eux absolument rien dire contrairement à lesbienne, gai, bisexuel ou trans. Je trouve personnellement que ça ne rajoute rien à LGBT car depuis toujours cet acronyme embrasse assez large pour décrire pas mal toutes les réalités reliées à l’orientation sexuelle et à l’identité de genre. Rajouter le Q pour queer à LGBT ne fait que nous imposer une réalité qui nous est très largement étrangère et qui n’est guère plus présente dans la société québécoise que d’autres manifestations de la diversité sexuelle propres à d’autres cultures.

Pour être franc, j’y vois dans les deux cas une manifestation d’impérialisme culturel anglo-américain. On prétend nous imposer les normes et les termes d’une culture étrangère.  Quand on n’est pas aveuglé par l’ethnocentrisme anglo-américain,  quand on a compris qu’on peut être nord-américain sans être ‘américain’, on ne présume pas que la société québécoise a fait sienne tous les référents de la société américaine. Il n’y a que les impérialistes pour croire que le peuple québécois n’a pas de culture propre qui soit le reflet de sa propre histoire.

Faut-il aussi rappeler à ces soi-disant ‘antiracistes’ et ‘inclusifs’ que le racisme dominant qui a structuré les rapports sociaux en Amérique du nord, c’est le racisme WASP, WASP pour blanc, anglo-saxon et protestant. Bien sûr ce racisme s’est articulé largement contre les Premières Nations, contre les Afro-américains et les  minorités immigrantes non-blanches, mais comme le racisme aryen il a aussi établi une hiérarchie des ‘races blanches’ ne jugeant les ‘races blanches inférieures’ comme les francophones et les catholiques que bonnes à assimiler en les excluant et en les opprimant si elles résistaient à l’assimilation.  Ce racisme, le peuple québécois et les autres communautés francophones  l’ont vécu et le subissent encore au Canada et à travers l’Amérique du Nord.  Il prend aujourd’hui souvent des formes plus subtiles comme le ‘Québec-bashing’ auquel les ‘antiracistes’ comme Mme Craft participent souvent… de façon inconsciente je l’espère.

Dans la même entrevue, la comédienne nous apprend qu’elle étudie maintenant à McGill. En étudiant à l’Université McGill, Mme Craft aura l’occasion de réfléchir sur la longue histoire de racisme que traine cette université anglophone qui trône au cœur du centre-ville de la plus grande ville francophone d’Amérique, véritable symbole de la domination coloniale WASP. Elle pourra aussi réfléchir au racisme systémique qui fait qu’encore aujourd’hui dans cette ville la minorité anglophone jouit d’un statut aussi privilégié.

Elle comprendra peut-être alors qu’il est infiniment insultant pour le peuple québécois de se voir imposer la culture du conquérant, un impérialisme culturel auquel il a résisté très largement depuis deux siècles et demi. Elle réalisera peut-être alors comment il est raciste pour elle de l’assimiler contre son gré à la culture du conquérant. De lui dire enrobé de propos ‘antiracistes’, comme Lord Durham, qu’il est un peuple sans histoire et sans culture.

 

4 Comments

  1. Umzidiu Meiktok

    21 juin 2017 at 7h44

    Il me semble que LGBT est pas mal réducteur, justement. Ce n’est pas parce que « queer » peut être compris de diverses manières qu’il n’a pas de signification. Sans le « Q », les personnes non-binaires et/ou qui déconstruisent la binarité des genres ne sont pas représentées dans LGBT. Et les personnes non-binaires ne sont pas nécessairement trans, lesbiennes, gais ou bi. L’acronyme LGBT lui-même a été créé, selon toute vraisemblance, aux USA.

    Le fait que « gay » vienne du français « gai » est-il une preuve de l’impérialisme culturel français sur le mouvement LGBTQIA2+? La référence à Sappho une preuve de l’impérialisme grec? Si le chapeau ne vous fait pas, ça ne signifie pas qu’il fait à personne. Mais adopter des concepts de l’extérieur, même d’une culture dominante, n’est pas nécessairement se soumettre, surtout si ces nouveaux concepts n’en font pas disparaître d’autres, plus adaptés et d’origine locale (comme les two spirit des Premières Nations, par exemple).

    Critiquer le Québec n’est pas toujours du Québec bashing. Je n’ai pas senti que Marilou Craft critiquait particulièrement le Québec, en le comparant de manière négative aux autres sociétés de l’Amérique du Nord.

    La hiérarchie entre les « races blanches » a effectivement historiquement pas été à l’avantage des francos d’Amérique du Nord. Mais voir la critique de Marilou Craft (franco née au Québec) comme originant directement de la culture WASP? N’oubliez pas que les Québécois-es blancs/anches ne sont pas en bas de la hiérarchie dont vous parlez. Ni membres d’une hiérarchie parallèle! Illes sont tout à fait en mesure d’écraser les groupes qui sont en-dessous d’eux, de la même manière que les classes moyennes aiment taper sur les pauvres, qui eux-mêmes adorent taper sur les assisté-e-s sociaux/ales.

    Alors que les conditions de vie des C.f. s’amélioraient, il s’est produit un phénomène étrange : illes ont ont internalisé le racisme WASP et français, tout en y ajoutant une saveur locale. Illes ont finalement compris qu’illes étaient blancs/anches, et c’était pas pour leur déplaire finalement! Il est aussi là, l’impérialisme culturel. Accepter d’être coopté-e par des groupes dominants. Et ensuite d’adopter cette même condescendance envers les groupes dominés. avec Beaucoup y participent. J’espère que dans votre cas, c’est inconscient…

  2. Monique Désy Proulx

    21 juin 2017 at 13h58

    Bravo André! Lâche pas, ton propos est essentiel.

  3. Pierre Cloutier

    22 juin 2017 at 10h58

    Plus on ajoute de lettres après LGBT et plus ça devient loufoque.

    Autrefois, le mot homosexuel englobait tout ce qui n’était pas hétérosexuel « standard ». Les hétéros et les homos, il me semble que c’est assez quand on vit dans le respect des autres. Que tu sois homo avec un 10% d’hétéro, parfois plus, et une fois, avec une femme, ça a été génial. Aie ! On s’en fout !!

    On doit respecter tout le monde, point ! Et tous ceux, celles (et les autres) qui crient et se plaignent de ne pas avoir « leur lettre », ce ne sont que des enfants-rois qui cherchent à attirer l’attention.

    Dommage qu’il n’y ait pas plus de commentaires, votre texte est très bon et devrait être lu et médité par tous.

  4. Colo

    24 juin 2017 at 21h07

    Merçi de ce texte courageux et lucide!