‘Pays de merde’: 3 petits mots lourds de sens

Par  |  Aucun commentaire

 

Le président américain Donald Trump a soulevé un tollé international en parlant de ‘pays de merde’ pour désigner Haïti et les pays africains lors d’une rencontre avec des élus pour discuter de la politique d’immigration américaine. On a parlé avec raison d’une déclaration raciste. Car à moins d’être ignorant, on aura compris qu’il désignait des pays à majorité noire. Même si ce n’était pas le cas, établir une distinction sur la qualité de l’immigration sur la base du pays d’origine, est en soi raciste. Car ce qui qualifie ou non un immigrant, ce n’est pas son pays d’origine.

Trois petits mots : derramar la sangre

Personnellement ce qui m’a choqué encore plus dans cette déclaration, c’est l’arrogance impérialiste qu’elle véhicule. Ce président qui déclare vouloir restaurer la grandeur des États-Unis, nous révèle la mentalité impérialiste qui l’anime dans ce projet. Je n’ai pu m’empêcher de relier ces trois petits mots à trois autres petits mots sur lesquels j’avais buté il y a 45 ans au moment où je commençais à apprendre l’espagnol. Alors que je me pratiquais en traduisant un texte tiré de Los documentos secretos de la ITT rendus publics en 1972 par le gouvernement Allende pour démasquer les magouilles de la CIA visant à déstabiliser son gouvernement démocratiquement élu au Chili, j’avais buté sur l’expression ‘derramar la sangre’. Le sang, je comprenais, mais derramar? En vérifiant dans le dico, j’ai compris que ça voulait dire ‘verser le sang’. En remettant l’expression dans la phrase, la note émanant d’autorités américaines disait qu’il ne fallait pas éviter de verser le sang pour défendre les intérêts américains au Chili. Quel choc! Ayant été éduqué à croire que je vivais dans un pays démocratique, j’ai perdu cette journée là mes illusions sur la démocratie américaine et la démocratie occidentale en général. Surtout que ces complots dénoncés par le gouvernement Allende ont été avérés quelques mois plus tard par le coup d’État de Pinochet orchestré par les Américains. On connait la suite. Des milliers de morts, une dictature sanguinaire qui a duré près de 20 ans, un saccage de l’économie chilienne pour la soumettre aux diktats américains… et aussi des dizaines de milliers d’immigrants et réfugiés partis en catastrophe pour échapper à une mort certaine et à la misère. Tout ça pour empêcher le gouvernement chilien de nationaliser les multinationales américaines qui pillaient les ressources naturelles de ce pays.

Quand on fout la merde partout

Ce scénario, il s’est répété des dizaines de fois car les intérêts des multinationales sont mieux servis bien souvent par la mise en place de régimes dociles, corrompus et dépendants de ‘l’aide’ américaine. Depuis l’adoption de la Destinée manifeste comme politique expansionniste des États-Unis il y a un siècle et demi, sous le couvert du mandat divin de propager et de défendre la liberté et la démocratie, les agressions et opérations de déstabilisation  se sont succédées pour protéger les intérêts des multinationales américaines et permettre à ce pays de mettre la main sur les ressources naturelles à bon marché de dizaines de pays dans le monde. C’est à cette enseigne que les États-Unis, malgré le désaccord de l’ONU, sont intervenus en Irak pour renverser le dictateur irakien Saddam Hussein en 2003. On connait la suite : encore plus d’instabilité, l’émergence de l’État islamique, un déferlement d’attentats terroristes, une guerre civile qui n’en finit plus en Syrie et des millions de réfugiés. Donald Trump veut vraiment savoir pourquoi il y a temps de gens qui veulent émigrer de ces ‘pays de merde’? Il devrait commencer par regarder comment son pays a créé toute cette merde et maintient volontairement dans la merde tous ces pays pour pouvoir en tirer des avantages économiques et faire rouler le très lucratif complexe militaro-industriel américain. Quand on regarde aujourd’hui comment cela a fait avancer la liberté et la démocratie dans cette région, il faudrait être cynique pour affirmer que c’était le résultat escompté. Tous ont compris que ce sont les ressources en pétrole irakiennes qui motivaient cette invasion. D’ailleurs, si les États-Unis recherchaient l’instauration de la liberté et de la démocratie dans cette région, on comprend mal que ses meilleurs alliés y soient l’Arabie saoudite et les autres pétro-monarchies qui ont parmi les pires bilans en termes de démocratie et de liberté dans le monde.

Si on revient à Haïti que Donald Trump qualifie de ‘pays de merde’, on peut se demander comment il se fait qu’après deux décennies d’occupation militaire au début du XXe siècle et de présence ‘civilisatrice’ américaine que la démocratie ne s’y soit pas installée solidement… contrairement aux intérêts américains. Il semble plutôt que la croissance des intérêts américains s’y soit merveilleusement accommodée de dictatures sanguinaires pendant des décennies. Et après le président américain va venir demander pourquoi il y a tant de réfugiés et de personnes désespérées qui tentent de quitter ces ‘pays de merde’? Et si les États-Unis commençaient par arrêter d’y foutre la merde? S’ils renonçaient à verser le sang pour y défendre les intérêts égoïstes des multinationales et des milliardaires comme Donald Trump, notre monde se porterait certainement mieux. Et la démocratie et les droits humains pourraient s’épanouir, les conditions de vie s’améliorer et l’émigration se tarir.

Mais la réalité, c’est que malgré la merveilleuse présence ‘civilisatrice’ américaine répétée par une 2e intervention aux débuts des années 2000, on risque plutôt d’assister à une nouvelle vague d’émigration si le gouvernement haïtien criminalise la promotion de l’homosexualité comme le souhaite le Sénat haïtien avec l’appui de congrégations américaines qui s’y sont installées à la faveur de l’occupation sous des couverts humanitaires comme cela se voit aussi dans de nombreux pays d’Afrique. Il ne faudra pas trop compter sur le président Trump et encore moins sur son vice-président homophobe Mike Pence pour faire pression sur le gouvernement haïtien pour qu’ils respectent les droits humains LGBT ou même accueillir ces réfugiés.