Les enjeux du mouvement LGBT ET SI ON REVENAIT AU D-A DA

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La place qu’ont occupé les enjeux juridiques propres aux transgenres ces dernières années, le débat autour d’un acronyme qui ne cesse de s’allonger pour être prétendument plus ‘inclusif’, a faussement accrédité dans l’opinion publique l’idée que l’action du mouvement communautaire LGBT se limitait à ces enjeux. L’emphase mis sur ces enjeux par les mouvances libérale (dans le sens premier et philosophique du terme) et ‘inclusive’ a aussi alimenté une démagogie populiste de droite qui cherche à présenter le mouvement LGBT comme déconnecté des grandes préoccupations de la population. De façon totalement fallacieuse, on a vu un Éric Duhaime dénoncer le ‘lobby gai’ qui accaparerait un grand montant de fonds publics alors que la question LGBT serait réglée depuis l’atteinte du droit au mariage… un pétard mouillé quand on réalise que le financement public obtenu sur 15 ans qu’il dénonçait, représentait moins de 400,000$/an pour une centaine d’organismes LGBT à travers le Québec. On a aussi vu certains chroniqueurs de droite comme Mathieu Bock-Côté présenter faussement les minorités sexuelles comme bénéficiant de la promotion du multiculturalisme alors que le multiculturalisme canadien exclut la diversité sexuelle de la définition de la diversité canadienne que l’État s’engage à promouvoir. Un amalgame plus que ridicule quand on sait que la promotion de la diversité religieuse au Canada a plutôt pour effet de fermer les yeux sur l’homophobie religieuse au nom de la diversité des croyances. On a aussi vu la question des toilettes transgenres occuper un large espace médiatique comme si c’était là l’essentiel des préoccupations LGBT.

Pendant qu’on débat de ces questions d’acronyme et de toilettes qui ne sont certes pas les plus cruciales, des enjeux élémentaires sont oubliés. Pendant que Manon Massé, la députée de Sainte-Marie-Saint-Jacques, intervient pour demander des toilettes transgenres dans les écoles, l’homophobie systémique se porte très bien dans sa propre circonscription apparemment dans l’indifférence générale. Pendant que tous nos politiciens viennent se faire du capital politique au défilé de la fierté de Montréal, la métropole n’a toujours pas après 25 ans d’existence d’un organisme qui porte ce nom de centre communautaire LGBT digne de ce nom et la plupart des régions du Québec n’ont pas de centre de ressources LGBT capable de soutenir une action communautaire pour permettre aux personnes LGBT de vivre au grand jour aux 4 coins du Québec. Est-il nécessaire de rappeler qu’il y a depuis des décennies au Québec des centaines de centres communautaires de toutes sortes, pour jeunes, pour femmes, pour communautés ethnoculturelles, etc. financés par les fonds publics, alors qu’il n’y a encore qu’un centre communautaire LGBT, celui-ci de Montréal, réduit à sa plus simple expression, pour desservir des communautés comptant plusieurs centaines de milliers de Québécoises et Québécois? Pour des communautés dont le problème le plus grand est l’invisibilité et l’isolement, est-il nécessaire d’épiloguer et de justifier ce qui apparaît évident pour toutes les autres communautés?

Depuis les États-généraux de 2004: vers l’égalité sociale

Cela fera 14 ans cette année que se tenaient les derniers États généraux LGBT au Québec. Organisés pour une première et seule fois à Québec en 2004, ces états généraux faisaient suite aux premiers états généraux tenus en 1996 à Montréal sous le thème De l’illégalité à l’égalité qui avaient ouvert la voie au combat pour l’atteinte de la reconnaissance des relations gaies et lesbiennes, des conjoints de fait au mariage de même sexe. Des états généraux qui furent suivis d’un colloque de suivi en 2000. À la veille de l’atteinte du droit au mariage, ce qui s’appelait à l’époque la Table de concertation des lesbiennes et gais du Québec (maintenant le Conseil québécois LGBT) voulait alors rassembler les forces vives des communautés LGBT pour établir un plan d’action pour la nouvelle période qui s’ouvrait avec l’atteinte pour l’essentiel de l’égalité juridique pour les LGB. C’est donc sous le thème De l’égalité juridique à l’égalité sociale que furent organisés ces États généraux. Pour nous comme organisateurs (j’étais alors coprésident de la Table), il était clair que l’égalité juridique n’était qu’une étape et qu’il y avait encore loin de la coupe aux lèvres. Quand on parle de réalités qui ont été considérées à la fois comme un péché, un crime et une maladie mentale pendant des siècles, ce n’est pas un changement législatif qui va faire disparaitre en quelques années la discrimination qui a imprégné la société. Nous souhaitions aussi accorder une importance certaine à l’atteinte de l’égalité juridique des personnes trans, une égalité qui n’était toujours pas atteinte. Ceci dit, nous voulions aussi éviter de nous enfermer dans une certaine logique libérale (dans le sens philosophique du terme) en mettant encore tous nos œufs dans le panier de l’égalité juridique comme cela avait été largement le cas dans la période antérieure par la force des choses. Car avant de parler d’égalité sociale, il faut bien sûr atteindre l’égalité juridique.

À cet égard, la tenue des États-généraux à Québec que j’ai défendu contre vents et marées face à tous ceux qui prétendaient que la réussite de l’événement ne serait assurée qu’à Montréal, visait à s’assurer d’avoir à ces États-Généraux une réelle représentativité des communautés des diverses régions du Québec et de leurs réalités largement différentes. Comme un des effets de l’homophobie et de la transphobie a été au fil des décennies de condamner beaucoup des LGBT à l’exil de leurs régions d’origine pour sortir de leur isolement et trouver un réseau d’appui dans les grandes villes que sont Montréal et Québec, les seules villes au Québec où diverses ressources avaient été mises sur pied à grand renfort de bénévolat et d’autofinancement, tenir des États-généraux à Montréal aurait amené une distorsion des enjeux car la surreprésentation de délégués provenant de la région montréalaise aurait eu pour effet de tout centrer sur les réalités métropolitaines. La région de Québec qui compte 10% de la population du Québec nous apparaissait comme un point plus central pour faciliter la participation des diverses régions et éviter une surreprésentation des enjeux propres aux grandes villes.

Ce choix fut le bon et non seulement ces États généraux avec ses quelques 300 participants furent les plus réussis, mais on réussit à atteindre une participation représentative de nos communautés. Ressortit de ces États-généraux la revendication centrale d’une politique nationale contre l’homophobie. La mise en place d’une telle politique devait permettre de régler entre autres le problème du maigre financement public de l’action communautaire LGBT portée depuis le tout début par le bénévolat, le militantisme et l’auto-financement et nous visions à ce que chaque région obtienne au moins les ressources minimales pour faire vivre un organisme LGBT qui permette de faire entendre nos voix aux quatre coins du Québec.

Le long accouchement d’une politique contre l’homophobie

Toutefois, fidèle à leur longue tradition frileuse à l’égard de ces enjeux, ce n’est qu’à la fin de leur troisième mandat que les Libéraux de Jean Charest donnèrent suite à la démarche du Groupe mixte de travail mis sur pied par la CDPDJ sur l’homophobie dès 2004 aux tout débuts de leur premier mandat.  Malgré le rapport rendu public en 2007, recommandant une telle politique, ce n’est qu’en 2011 que le gouvernement libéral annonça sa mise en oeuvre en lui réservant un maigre budget de 1,4 million $/an sur 5 ans, ce qui représentait selon les dires du ministre de la justice de l’époque, Jean-Marc Fournier, à peine 20% des besoins minimaux identifiés. Et les libéraux trouvèrent même le moyen de réduire ce budget au nom de l’austérité budgétaire. Ce plan quinquennal vient d’être reconduit et même en le majorant à 2 millions de $/an, c’est au mieux 30% des besoins minimaux identifiés en 2007 qu’il couvre 10 ans plus tard.

Dans ce contexte, comment se surprendre que la majorité des régions 14 ans après les États-généraux ne compte toujours pas d’organismes LGBT doté d’un minimum de ressources pour soutenir l’action communautaire régionale? Comment se surprendre que l’exode des personnes LGBT se poursuit au point où avec 45% de la population du Québec concentrée dans la grande région métropolitaine de Montréal, c’est, selon un sondage réalisé pour la CCGQ il y a quelques années, c’est là où vivent plus de 60% des personnes LGBT au Québec? Même à Montréal, dans la circonscription de Ste-Marie-St-Jacques où se trouve le Village, sur 20 organismes LGBT qui y déclarent avoir leurs pénates, seulement 3 ont une permanence digne de ce nom.

Le virage ‘inclusif’

Dans notre mouvement communautaire, la nature ayant horreur du vide, en l’absence de mobilisation communautaire importante, en l’absence d’un grand nombre d’organismes bien implantés avec des racines profondes dans nos communautés dans ce contexte de sous-sous-financement, en l’absence de la tenue de nouveaux États généraux, le beau discours ‘inclusif’ comme un chant de sirène a fait son chemin. Au nom d’une analyse ‘intersectionnelle’ tordue influencée par les ‘identity politics’ américaines, on en est venu à ne voir que la défense des transgenres et le rallongement de l’acronyme LGBT pour être plus inclusif comme grands enjeux en abandonnant de revendiquer le D-A DA : d’obtenir au moins l’équivalent de 100% des besoins minimaux identifiés en 2007 qui permettraient de soutenir adéquatement l’action communautaire, de rejoindre et de représenter au moins correctement les communautés et personnes LGBT aux quatre coins du Québec. Il semble que la rectitude politique soit devenue la façon de faire oublier qu’on ne répond pas aux besoins les plus essentiels. Car réaliser l’égalité sociale n’est pas qu’affaire de rectitude politique et d’égalité juridique : c’est une question de terrain qui demande qu’on apparaisse et qu’on intervienne partout où nous sommes, aux quatre coins du Québec. Tant que ceci ne sera pas fait, il y aura des David Fortin qui subiront l’intimidation dans nos écoles dans l’isolement, qui songeront au suicide et qui tenteront de fuir leurs régions pour échapper à cette cruelle réalité. N’est-il pas temps de revenir à ces questions de base?