Le retour des dogmes

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À la faveur de la sortie de Charles Taylor qui prétend avoir changé d’idée sur la recommandation minimale de la Commission qu’il a présidé avec Gérard Bouchard sur le port de signes religieux (qui serait interdit uniquement aux agents de coercition), le premier ministre Couillard est revenu à sa position intransigeante en faveur du port de signes religieux par les employés de l’État faisant éclater la possibilité du consensus le plus minimal sur la question avec l’opposition à l’Assemblée nationale.

L’argument invoqué, le refus de la ‘discrimination vestimentaire’, est tout simplement ridicule car non seulement l’État pratique et impose une discrimination vestimentaire à la longueur d’année et depuis des siècles que ce soit au personnel médical, aux avocats, à ses propres fonctionnaires tout autant qu’aux juges, policiers, agents frontaliers et correctionnels, mais son propre projet de loi en refusant l’offre de services à visage couvert, en rajoute une. Ce qu’il faut plutôt comprendre, c’est que le gouvernement libéral ne veut pas imposer même cette limite parfaitement justifiable à la liberté de religion sanctifiée, placée sur un piédestal par le multiculturalisme canadien qui, est-il nécessaire de le rappeler, a été intégré à la Charte canadienne des droits et libertés en 1982, une charte qui accompagne une constitution que le Québec n’a jamais signé et qui lui a été imposée depuis 35 ans. C’est cette position privilégiée de la liberté de religion, énoncée dès le début de la Charte canadienne et renforcée par la reconnaissance de la ‘suprématie de Dieu ‘et le concept de multiculturalisme qui promeut la diversité religieuse, ethnique et culturelle (mais pas sexuelle), que le gouvernement libéral le plus fédéraliste et le plus multiculturaliste que le Québec ait connu, ne veut pas limiter comme toutes les libertés comportent des limites dans une société démocratique.

C’est pour ça qu’on a inventé le mythe des ‘religions d’amour et de paix’. Un regard lucide sur les religions oblige n’importe qui à admettre que la plupart d’entre elles, apparues au sein de sociétés crument patriarcales, sont porteuses de discriminations contre les femmes, contre les minorités sexuelles, contre les ‘infidèles’ qui sont autant de sources d’intolérance. Ces ardents défenseurs du  multiculturalisme canadien que sont les libéraux fédéraux qui, comme des autruches, s’obstinent à ne voir que des ‘religions d’amour et de paix’ le savent trop bien. Sinon ils n’auraient jamais accepté d’élargir aux opinions fondées sur des textes religieux l’exception religieuse qui peut servir de défense contre des accusations de propagande haineuse. Cet élargissement nous visait tout particulièrement quand il a été adopté en 2005 car il visait à limiter la portée de l’ajout de l’orientation sexuelle dans la définition de groupe identifiable devant être protégé contre la propagande haineuse. En excluant tout le contenu homophobe des textes religieux qui sont à l’origine même historiquement de l’homophobie dans notre société de l’application de la loi, les Libéraux ont répondu à la demande des Conservateurs inquiets de voir les intégristes religieux comme leur ami Bill Whatcott poursuivis pour propagande haineuse. Le maintien de cette exception au moment où nos gouvernements prétendent vouloir lutter contre la ‘radicalisation’ islamiste, est tout simplement hallucinant.

Il fallait voir le patinage de fantaisie de haute-voltige du maire de Montréal, Denis Coderre, quand je suis allé lui demander au Conseil d’arrondissement de Ville-Marie qu’il préside pourquoi il ne demandait pas l’abrogation de cet article du Code criminel, l’article 319.3.b, s’il veut lutter contre tous les discours haineux comme il nous le déclarait lors des funérailles des victimes de l’attentat contre la Grande Mosquée de Québec. La vie des personnes LGBT qui au fil des années sont victimes des crimes haineux les plus violents, a-t-elle moins de valeur que celles des fidèles de telle ou telle religion? Surtout lui qui s’est empêtré dans une poursuite avec l’imam Chaoui quand il a décidé d’utiliser la règlementation de zonage pour l’empêcher d’ouvrir un ‘Centre communautaire islamique’ dans Hochelaga-Maisonneuve. Sa défense n’aurait-elle pas été plus simple s’il pouvait invoquer le caractère haineux de prêches de Chaoui qui disent que l’Islam est incompatible avec la démocratie parce que celle-ci permet l’élection d’athées, d’homosexuels et de mécréants? Mais si les parlementaires canadiens, Conservateurs, Libéraux et Néo-Démocrates croient tous que les ‘vraies’ religions sont ‘d’amour et de paix’, pourquoi ne pas abroger cet article du Code criminel? Plusieurs intervenants ont demandé en Commission parlementaire sur le projet de loi du gouvernement Couillard sur la ‘neutralité religieuse’ son abrogation. Pourquoi cette demande sensée tombe-t-elle toujours dans l’oreille d’un sourd? Si les religions sont d’amour et de paix, qu’ont-elles à craindre de dispositions contre la propagande haineuse? En fait, l’existence et le maintien de cet article du Code criminel est un aveu que les religions ne sont pas que d’’amour et de paix’ et que, pour cette raison, parce qu’elle sont porteuses de discriminations infondées, elles ne méritent pas dans une société démocratique d’être mise sur un piédestal avec tous les privilèges qu’on leur accorde au Canada. Pendant ce temps, nos politiciens et politiciennes de gauche comme de droite continuent à pérorer ce mensonge que les dispositions contre la propagande haineuse protègent tous les groupes identifiables, minorités religieuses comme minorités sexuelles, de la même façon. On ferme les yeux sur la géométrie variable des droits qui résultent du multiculturalisme canadien.

En prétendant reléguer aux oubliettes le vieux racisme WASP qui a présidé à la construction du Canada britannique, les Libéraux ont adopté dans les années 1970 le nouveau dogme du multiculturalisme qui célèbre et sanctifie toutes les religions. Comme si elles s’étaient toutes adaptées au principe démocratique de la séparation des Églises et de l’État. Dans les années 1970, quand les mouvements sociaux des femmes, de libération gaie, laïque en étaient encore à leurs balbutiements, quand la population du Canada était essentiellement de différentes confessions chrétiennes ou juives plus ou moins adaptées à la laïcisation de l’État entreprise en Occident depuis près de deux siècles, cette approche a pu s’imposer. Mais au fur et à mesure qu’on a assisté au retour de courants fondamentalistes chrétiens, que l’immigration a cessé d’être principalement d’origine européenne, la croissance de religions qui ne reconnaissent pas la séparation de l’Église et de l’État, qui sont toujours crument patriarcales, cette approche est de plus en plus déphasée avec les nouveaux droits reconnus aux femmes, aux minorités sexuelles et aux non-croyants. Et on a ainsi assisté à la multiplication des demandes d’‘accommodements  de plus en plus déraisonnables.

Au Québec, ce retour des dogmes religieux est ressenti encore plus vivement car notre société s’est dégagée il y a moins de 50 ans du contrôle très lourd d’une religion qui avait quasiment le statut de religion d’État, sa seule limite étant que ce n’était pas la religion officielle du Canada. On avait presque oublié le voile des religieuses quand le voile islamique s’est répandu. De plus, ici le concept de multiculturalisme qui nie notre existence et histoire nationales est en rupture avec notre modèle fondamental de vivre-ensemble qui est depuis le début que des gens de diverses origines se sont mêlés, adoptés une langue commune pour pouvoir se comprendre en quittant une Europe où aucun État n’avait atteint l’unité linguistique, et développé une nouvelle culture métissée. La tentative d’imposer une religion commune oppressive à l’époque coloniale française a été rendu difficile au contact des Premières Nations, impossible avec la Conquête anglaise malgré tous les efforts du clergé catholique protégé par le Conquérant. La complicité du clergé catholique avec le colonisateur pour nous maintenir dans une situation d’asservis, nous a plutôt rendu allergique ou tout au moins très réticent au contrôle religieux.

Aussi, nous ne pouvons que voir largement comme un recul les concessions que l’État fait une à une aux différents courants religieux. Ce n’est pas le débat sur la Charte qui a ramené le débat rétrograde sur le port de signes religieux dans la fonction publique, la réserve en la matière semblait aller de soi depuis au moins 40 ans. C’est l’irrédentisme des nouveaux fondamentalismes religieux encouragés par les illusions soi-disant progressistes de cet apartheid allégé qu’est le multiculturalisme canadien auquel adhère avec enthousiasme le premier ministre du Québec contrairement à la majorité de la population qu’il prétend représenter. Loin d’être contre la discrimination vestimentaire comme il le prétend, il est en fait pour cette discrimination vestimentaire quand il autorise aux employés de l’État portant des signes religieux ce qu’il refuse à ceux-ci pour des raisons politiques ou philosophiques.