Le père, le fils et le Saint-Esprit

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Dans son discours improvisé lors de la commémoration citoyenne à la mémoire des victimes d’Alexandre Bissonnette le 29 janvier dernier à Québec, le premier ministre du Canada Justin Trudeau s’est demandé pourquoi on avait peur d’utiliser le mot islamophobie en réaction à peine voilée à l’opposition qui s’est manifesté au Québec de faire de cette journée de commémoration une journée contre l’islamophobie. Pour amener de l’eau à son moulin, il s’est demandé pourquoi ne pas instituer une telle journée comme il existe une journée contre l’homophobie?

Le père et le fils

Une telle prise de position du fils de l’ancien premier ministre Pierre Elliott Trudeau n’est guère surprenante. Celui-ci a réaffirmé à maintes reprises sa foi indéfectible dans la Constitution rapatriée par son père en 1982, sa Charte des droits et la constitutionnalisation du multiculturalisme canadien. La réponse à sa question m’est venue pas plus tard que le lendemain et sur les ondes de la société d’État quand la journaliste qui commentait son discours a défini l’islamophobie comme ‘la haine de l’islam’. Quand même à la société d’État, on est incapable de faire la distinction entre la haine ou le rejet d’une idéologie qu’elle soit religieuse ou autre et la haine dirigée contre ce qu’on appelle dans le Code criminel un groupe identifiable, contre des personnes en raison de leur croyance, est-il difficile de comprendre pourquoi le terme islamophobie fait problème? Les libertés de conscience et d’expression garanties par le père dans sa Charte des droits sont justement là pour permettre à chaque citoyen d’adhérer ou de rejeter telle ou telle idéologie et de l’exprimer. Même la Cour Suprême du Canada dans l’arrêt Whatcott où elle a reconnu la liberté religieuse de condamner l’homosexualité tant que la liberté d’expression n’incitait pas à la haine envers les personnes homosexuelles, a reconnu que la liberté d’expression permettait de dire des choses extrêmement dérangeantes. On voit mal comment ce qui est bon pour les religieux homophobes, pourrait ne pas être bon pour ceux qui détestent les religions homophobes. Quand on nous dit que l’islamophobie, c’est la haine de l’islam, ça revient à nous dire qu’on ne peut rejeter ou détester cette religion. Ce qui est une chose très différente de la haine envers les personnes qui adhèrent à cette religion. Car dans une société libre et démocratique, les personnes peuvent avoir différentes interprétations, différentes applications même du dogme le plus figé, elles peuvent s’en distancier, y adhérer en général ou en principes, mais pas dans le menu détail, etc. Elles peuvent surtout changer d’opinion et cesser de croire, ce qui rend la haine des personnes criminelle et en rupture profonde avec l’idéal démocratique. Nous en savons quelque chose au Québec où une majorité se décrit comme catholique malgré qu’une majorité encore plus grande accepte le sexe en-dehors du mariage, la contraception, le divorce, le mariage gai, pratiques toutes contraires au dogme catholique. Si le rejet, voire la haine de l’Église catholique et de ses dogmes devait se confondre avec la haine des catholiques québécois, notre société serait aujourd’hui en pleine guerre civile.

Cette confusion est parfaitement compréhensible quand dans le multiculturalisme, le gouvernement fédéral et tout l’état canadien s’engagent à faire la promotion de la diversité religieuse. Quand on met sur le même pied que l’origine ethnique ou nationale, que la langue la religion dans la définition de la diversité canadienne, on comprendra qu’on veuille étendre à la religion la notion de racisme qui peut cibler des personnes tout autant sur la base de l’origine ethnique, nationale ou de la langue, et voir comme de la haine le rejet de telle ou telle religion. D’où la tendance du multiculturalisme à célébrer, à accommoder même les religions les plus opposées aux valeurs démocratiques et pratiquant des discriminations interdites dans nos Chartes de droits. En incluant sur le même pied la diversité religieuse dans la définition du multiculturalisme, le père a sanctifié et placé au-dessus de toute critique par l’État les diverses croyances religieuses et le fils ne fait que prêcher ce nouvel évangile. C’est ainsi qu’alors qu’on présente comme une grave discrimination le rejet ou la haine de telle ou telle religion, ces mêmes religions peuvent considérer et propager que l’homosexualité ou la transsexualité sont des ‘abominations’, qu’elles peuvent pratiquer une discrimination sur la base de l’orientation sexuelle, refuser des droits reconnus aux couples de même sexe sans être le moindrement inquiétées. Car commodément dans le dogme du père la diversité sexuelle ne fait pas partie de la diversité canadienne. Le fils peut bien jouer au sauveur dans nos défilés de la fierté, ce n’est pas demain la veille qu’il remettra en question le dogme du père.

Le Saint-Esprit constitutionnel

Ce qui rend encore plus fallacieux sa comparaison entre l’islamophobie et l’homophobie. Car dans le dogme constitutionnel légué comme des commandements par le père, alors que les religions ont été protégées quatre fois plutôt qu’une (en reconnaissant la suprématie de Dieu ainsi que la liberté de religion, en interdisant la discrimination sur une base religieuse et en s’engageant à faire la promotion de la diversité religieuse), aucune reconnaissance n’a été faite des droits LGBT. Pour isoler le Québec, véritable Judas dans la ronde constitutionnelle qui a précédé le rapatriement de la Constitution, il n’était pas question de briser la belle harmonie conservatrice et monarchiste du Canada anglais en tentant d’introduire quelque reconnaissance que ce soit de la diversité sexuelle ou en interdisant la discrimination sur la base de l’orientation sexuelle prohibée au Québec depuis 1977 dans la Charte québécoise des droits.

Nous sommes donc passés en-dessous de la table et nous avons donc dû arracher par interprétation de la Cour du mot sexe, l’interdiction de la discrimination sur la base de l’orientation sexuelle et par la suite contester une à une les lois établissant une discrimination sur la base de l’orientation sexuelle. Et quand en 2005 à l’initiative du député gai néo-démocrate Svend Robinson, on a finalement ajouté l’orientation sexuelle dans la définition de groupes identifiables en matière de propagande haineuse, c’est en se rendant aux demandes du conservateur Vic Toews que le gouvernement libéral minoritaire a élargi l’exception religieuse existante au code criminel pour protéger non seulement les opinions, mais les textes religieux  de toute poursuite pour propagande haineuse. Quand Justin Trudeau ose comparer l’islamophobie avec l’homophobie que cet État perpétue encore en protégeant l’homophobie religieuse, il faut lire l’émouvant plaidoyer multiculturel du conservateur Vic Toews plaidant en faveur de cet élargissement de l’exception religieuse en invoquant la protection non seulement de la Bible, de la Torah, mais aussi du ‘Saint-Coran’ et de la charia. Quand on lit ça, on se demande quand donc l’État canadien a bien pu exercer une discrimination à l’égard des musulmans comme il l’a fait contre les minorités sexuelles et comment Justin Trudeau peut oser comparer les deux? Au contraire, le Saint-Esprit constitutionnel qui inspire Justin Trudeau subordonne les droits LGBT à la liberté de propager l’homophobie religieuse, la cellule-mère historiquement au Canada de l’homophobie.

Et Justin Trudeau en instituant une journée contre l’islamophobie où on confondra ‘la haine de l’Islam’ et la haine des musulmans fera tout le contraire de combattre l’homophobie. Alors qu’il traite les gens de La Meute de ‘nonos’, il continuera à fermer les yeux au nom de la lutte contre l’islamophobie sur des imans comme l’imam Al-Hayiti qui peut prêcher en toute tranquillité dans sa propre circonscription à Montréal qu’en vertu de la charia on doit décapiter les homosexuels. Car cette haine-là est tout à fait légale selon l’évangile multiculturel. On se croirait en plein Lévitique.