Journée contre l’islamophobie: quand on instrumentalise la lutte contre l’homophobie

Par  |  Aucun commentaire

Depuis la demande faite par des organismes musulmans de faire du 29 janvier une journée de lutte contre l’islamophobie, on a assisté du côté des politiciens de la mouvance libérale et de sa frange de gauche ‘inclusive’ à une instrumentalisation de la lutte contre l’homophobie pour amener de l’eau au moulin de cette proposition. ‘S’il y a une journée contre l’homophobie, pourquoi pas une journée contre l’islamophobie?’ s’est demandé Gabriel Nadeau-Dubois, porte-parole de Québec solidaire, le premier et seul parti québécois à ce jour à avoir appuyé une telle initiative. Ce credo a été repris par Justin Trudeau qui lui a donné une grande résonance en se demandant lors des commémorations pourquoi on avait peur de reconnaître l’islamophobie, alors qu’on accepte de parler d’homophobie.

L’injure

Cette association entre islamophobie et homophobie, c’est vraiment ajouter l’insulte à l’injure pour les communautés LGBT. Car quand on parle d’homophobie, on parle d’une discrimination infiniment plus profonde et ancrée que ladite islamophobie. On parle du rejet de l’homosexualité, une des réalités humaines les plus ostracisées pendant des siècles, considérée à la fois comme péché par les religions abrahamiques, comme un crime par les États ( notamment par ceux qui ont fait de ces religions leur idéologie, leur religion d’état) et par la suite considérée comme une maladie mentale. Malgré sa décriminalisation en 1969,  malgré sa dépathologisation officielle aux débuts des années 1970, la plupart des religions abrahamiques considère toujours l’homosexualité comme une ‘abomination’ qui a mérité les foudres divines par l’anéantissement mythique par le feu des villes de Sodome et Gomorrhe. Un enseignement qui est toujours protégé par la loi comme nous le rappelle autant l’arrêt Whatcott de la Cour Suprême que la décision de notre Tribunal des droits de la personne dans l’affaire Thibault-Wouters qui portaient toutes deux sur des plaintes de membres des communautés gaies et lesbiennes contre de la haine ou du harcèlement basé sur des enseignements religieux. Tout ça parce que l’homophobie est associée au sexisme et comme le sexisme parties constitutives du patriarcat.

À la différence, l’Islam comme religion patriarcale fait au contraire partie de l’arsenal idéologique du patriarcat pour opprimer les femmes et les minorités sexuelles. Et l’islamophobie’ est un concept contesté car il confond la critique de l’islam (et a fortiori de l’islamisme) et la haine des musulmans. Si on parle de la discrimination et de la haine aveugle contre les musulmans, ce qui relève de la discrimination et de la haine interdite dans nos chartes de droits, c’est une discrimination très récente, qui n’a jamais été politique d’État ici au Canada, et tout le monde sait très bien qu’elle est conjoncturelle, que cette discrimination s’est développée en Occident avec la montée du terrorisme islamiste après le 11 septembre 2001. C’est une discrimination qui s’est développé et se développe tout particulièrement avec la bien-pensance libérale et ‘inclusive’ qui refuse de voir dans l’Islam lui-même les germes de l’islamisme.  À force de ne pas vouloir reconnaître que l’Islam comme les autres grandes religions n’est pas qu’une ‘religion d’amour et de paix’, à force de s’interdire de la critiquer pour son caractère patriarcal, sexiste et homophobe manifeste au nom de la liberté de religion et du multiculturalisme, on a largement laissé cette critique aux courants les plus intolérants qui instrumentalisent la critique de cette religion pour encourager la haine des immigrants. Comparer les deux, ça relève de l’injure.

Pourquoi ne pas associer islamophobie et antisémitisme?

On peut légitimement se demander pourquoi nos politiciens ne comparent pas plutôt  l’islamophobie à l’antisémitisme? Le rapprochement serait d’autant plus facile que le peuple juif n’est pas le seul peuple sémite, les Arabes le sont aussi. Et dans les deux cas, la haine ethnique s’entremêle avec la haine religieuse. Si ces politiciens ne font pas ce rapprochement, c’est justement parce que comparer ces deux discriminations rendrait évident pourquoi il est injustifié d’établir une journée seulement pour l’islamophobie. Car malgré une oppression infiniment plus lourde contre le peuple juif à l’échelle mondiale dont l’épisode le plus cruel fut le nazisme, malgré l’existence un peu partout de mouvements néo-nazis qui reprennent à leur compte cette idéologie raciste et même ici au Canada, il n’y a aucune journée spécifique contre l’antisémitisme et l’antisémitisme n’est considéré comme rien d’autre que comme une expression du racisme. On se doute aussi qu’il serait explosif de parler d’islamophobie et d’antisémitisme  lors d’une même journée si on devait instituer une journée contre la discrimination religieuse. On n’ose même pas penser ce que serait une journée consacrée à l’intolérance religieuse… auquel cas autant l’Islam que le christianisme se retrouveraient souvent au banc des accusés. Alors il est plus opportuniste pour nos politiciens d’amalgamer islamophobie et homophobie pour ne pas soulever de telles contradictions.

L’insulte

On arguera que la communauté musulmane a été ciblée et que les six morts et nombreux blessés de l’attaque d’Alexandre Bissonnette contre la Grande Mosquée de Québec justifie d’instaurer une telle journée. Et certains répondront avec raison que les victimes québécoises et canadiennes de l’islamisme mériteraient aussi qu’on réfléchisse sur la haine qui se propage depuis toujours sous couvert de religion et maintenant de liberté de religion. La communauté LGBT le sait trop bien et l’attentat islamiste à Orlando en 2016 est venu nous le rappeler cruellement. Comment ne pas penser que ça pourrait aussi arriver ici aussi, pas plus loin que dans le Village qui connait toujours son lot de violences homophobes?

Juste dans le traitement de cette violence, on voit le double standard qu’on applique entre islamophobie et homophobie quand il s’agit de la combattre et là comparer les deux relève de l’insulte. On parle et on commémore cet attentat contre le Grande Mosquée de Québec, on parle de Polytechnique où Marc Lépine s’en est pris aux femmes et en particulier aux féministes, mais qui parle de la violence homophobe qui a fait d’innombrables victimes depuis des décennies? Qui parle de la vingtaine de meurtres contre des hommes gais à Montréal aux débuts des années 1990, jamais résolus, qui ont mené à la mise sur pied de la Table de concertation des  lesbiennes et gais du grand Montréal (aujourd’hui le Conseil québécois LGBT) et à la demande d’audiences publiques de la CDPDJ sur la violence et la discrimination contre les gais et lesbiennes en 1993? Non seulement, ce n’est pas commémoré, mais vous trouverez difficilement quelque information que ce soit à ce sujet. C’est à peine si vous pourrez lire en vous rendant à la toute fin dans les rapports annuels de Statistique Canada que les crimes homophobes demeurent année après année les crimes haineux les plus violents de façon générale.

Malgré toute cette violence, s’est-on déjà penché à la Chambre des communes sur cette haine à l’égard des gais et lesbiennes comme on l’a fait prestement l’an dernier pour l’islamophobie? La seule fois qu’on l’a fait, ce fut à l’initiative du député néo-démocrate Svend Robinson, lui-même gai, au début des années 2000 qui a dû revenir à de multiples reprises avec un projet de loi privé pour ajouter l’orientation sexuelle comme critère pour déterminer ce qui est de la propagande haineuse. Ce que les Libéraux et Conservateurs ont finalement accepté de faire… mais en excluant les textes religieux en plus des opinions religieuses de l’application de la loi. Quand on lit le journal des débats, il est particulièrement émouvant de voir le conservateur Vic Toews à l’origine de cet amendement au projet de loi privé de Svend Robinson invoquer non seulement la défense de la Bible et de la Torah, mais aussi du ‘Saint-Coran et de la charia’ qui pourraient être visés par la définition de propagande haineuse sans cet amendement. Difficile d’y voir en 2005 une manifestation d’islamophobie, mais certainement une défense de l’homophobie religieuse de toutes les religions abrahamiques.

L’exemple parfait de double standard: le hidjab découpé et un tueur en série

n le voit encore ce double standard jusqu’à aujourd’hui, la police de Toronto nous en a fourni un excellent exemple encore il y a quelques jours. Le 12 janvier dernier, le jour même d’une soi-disant agression au ciseau contre une fillette voilée, la police de Toronto faisait une conférence de presse sans aucune enquête pour trouver le coupable. Le jour même, le maire de Toronto, mais aussi la première ministre de l’Ontario et le même Justin Trudeau dénonçaient cet acte d’intolérance et d’islamophobie… qui s’est avéré après un minimum d’enquête n’être qu’un canular. La semaine suivante,  la police de Toronto mettait finalement la main au collet d’un tueur en série qui ciblait les hommes gais dans le Village de la Ville-Reine. À ce jour, on a dénombré 5 victimes mortes aux mains du tueur. Depuis des années, la communauté LGBT de Toronto demandait que la police enquête sur ces disparations inexpliquées d’hommes gais. Ce n’est qu’après la disparition d’un bénévole bien-connu d’un organisme sida de Toronto en 2017, Andrew Kinsman, sept ans plus tard que la police a accepté l’hypothèse qu’un tueur en série était à l’œuvre. A-t-on entendu le maire de Toronto, la première ministre de l’Ontario ou Justin Trudeau qui aiment bien se pavaner au défilé de la fierté de la Ville-Reine crier à l’homophobie? On nous dira que le tueur était lui-même homosexuel… une orientation sexuelle qu’il a refoulé jusqu’à la cinquantaine. Pourrait-il avoir agi par homophobie intériorisée? On ne le sait pas encore…. comme on ne sait pas encore ce qui a amené Alexandre Bissonnette a posé son geste funeste, ce qui n’a pas empêché personne de parler d’acte islamophobe. Chose certaine, si les victimes de Bissonnette étaient toutes des hommes musulmans, la majorité de celles de Bruce McArthur à Toronto l’étaient elles aussi. Mais il faut croire qu’on n’a pas accordé autant d’importance à la vie de ces impies qui menaient souvent une double vie à cause de la répression de leur orientation sexuelle dans leur religion. Une fausse histoire d’hidjab découpé avait infiniment plus d’importance. On n’a jamais entendu un regroupement d’organismes musulmans demander qu’on s’inquiète de ces disparitions. Il faut croire que ces hommes n’ont eu que ce qu’ils méritaient.